SHARON ALFASSI

Camille Bardin

Bonjour à toutes et à tous. J’espère que vous allez bien, je suis ravie de vous retrouver pour ce nouvel épisode de PRÉSENT.E consacré à Sharon Alfassi ! [jingle]

PRÉSENT.E est un podcast dans lequel je souhaite porter au jour ce qui vient en amont puis en aval de l’art contemporain. Mes questions portent donc rarement sur les œuvres en elles-mêmes mais davantage sur toutes les réflexions et les doutes qui gravitent autour de celles-ci. Car ici je m’intéresse d’abord à la manière dont la vie de mon invité.e impacte son travail puis à l’inverse à la façon dont son travail vient impacter sa vie. Dans PRÉSENT.E j’essaie de mener les conversations comme j’ai l’habitude de le faire en tant que critique d’art dans les ateliers d’artistes ou à la terrasse des cafés. Sauf qu’ici nous sommes enregistré.e.s et vous avez la possibilité de tout écouter.

Je crois que j’ai découvert le travail de Sharon Alfassi grâce à mon amie Roxane Rabieaux ! Elle m’avait dit d’aller suivre son compte instagram, notamment parce que sur celui-ci, elle poste beaucoup de choses liées à sa pratique artistique mais aussi à son statut d’artiste : elle nous parle de son boulot de vendeuse, du stresse qui monte avant un vernissage, des galères et des joies qu’elle peut rencontrer lors d’un tournage. Enfin bref, toutes ces petites et grandes choses qui entourent la vie d’artiste et dont on parle trop peu… En découvrant plus tard son travail, c’est un monde fantastique que j’ai pu découvrir, où les mythes populaires et les amitiés contemporaines se rencontrent et composent ensemble des histoires nouvelles. Du coup aujourd’hui je suis ravie de recevoir Sharon Alfassi au micro de PRÉSENT.E pour parler de tout ça ! Bonjour Sharon…  

Sharon Alfassi

Bonjour Camille. 

Camille Bardin

Comment ça va ? Avec ta petite voix de malade ?

Sharon Alfassi

Ça va bien ! Oui, merci beaucoup. 

Camille Bardin

Merci de me recevoir chez toi. Je suis très contente d’être ici. Pour commencer, je voulais que tu nous parle d’une figure qui revient beaucoup dans ton travail. Cette figure, c’est le cheval. Je trouve ça intéressant, de commencer par là parce que je trouve qu’on comprend assez bien comment s’articulent les choses dans ta pratique. Il y a les mythes traditionnels et populaires, ton histoire personnelle et enfin une volonté – je crois – de proposer de nouveaux récits, de faire grandir ou de déplacer nos imaginaires. Est ce que tu veux bien nous parler de cette figure qu’est le cheval donc ?

Sharon Alfassi

Alors pour commencer, je dirais que mon rapport au cheval, c’est avant tout un rapport intime et adolescent. J’ai eu la chance de « faire du poney », comme on dit, entre mes huit à mes 18 ans. Et en fait, dans la pratique de l’équitation, il y a ce moment où vous êtes à cheval. Et puis il y a aussi tout ce qui entoure ce moment, ce qu’on appelle le pansage, qui se fait en backstage, dans les écuries. Et c’est aussi la découverte d’un monde où il y avait énormément de femmes autour de moi. Donc c’était vraiment aussi une ambiance de sororité où on passe autant de temps à cheval que dans les écuries à nettoyer les animaux, mais aussi à entretenir leur espace de vie. Et je pense que c’est une activité qui a durablement marqué mon rapport au vivant parce que toutes les choses étaient liées. Et comme je n’ai pas fait de compétitions, je n’étais pas dans un rapport performatif à cette activité et du coup, j’étais avant tout dans un rapport très tendre de communication avec l’animal. Et puis, en grandissant, j’ai découvert la pratique du dressage qui est la recherche absolue de communication et d’harmonie entre la cavalière et l’animal. Et du coup, je m’imaginais souvent cette figure de centaure qui serait l’absolue fusion entre les deux êtres. Et c’est quelque chose qui m’a beaucoup plu, m’a beaucoup traversée et m’a aidée à évoluer dans ma pratique sportive.

Camille Bardin

Et d’ailleurs, tu te représente toi même en centaure… Non ? Il me semble avoir en tête une peinture de toi sur ceramique… Je dis peut-être une bêtise.

Sharon Alfassi

J’ai fait toute une série de dessins pendant le premier confinement où effectivement, je me représentais en centaure. Et ensuite, ces dessins, je les ai imprimés sur un carré de soie en hommage à Hermès. Et puis en hommage aussi à moi-même, parce que j’aime bien quand les choses se croisent. Et j’aime bien me dire que malgré le fait qu’à l’époque je sois au chômage, en train de dessiner avec mes crayons de couleurs, et bien je termine triomphalement sur un carré en soie que j’ai fait faire moi même et qui sera visible dans une exposition d’art contemporain. Les choses se contaminent, sont assez fluides dans mon travail et tout circule en fait.

Camille Bardin

Le cheval, c’est aussi une figure qu’on a dominé. Pour pouvoir en faire notamment un outil de travail. Cela peut donc aussi être un symbole d’impérialisme et de domination. C’est un symbole en tout cas, que tu as aussi décidé de retourner pour en faire quelque chose de kinky, un objet de désir et un lieu d’épanouissement des fantasmes. C’est la sensation que j’ai en tout cas. Il y a une grosse part de kinky dans son travail.

Sharon Alfassi

Tout à fait. Alors, pour reprendre, la symbolique sociale du cheval m’est apparu un peu plus tardivement et dans mon travail aux Beaux arts, je n’ai jamais cessé d’avoir des images de chevaux, de poster et de leur harnachement dans mes mood board. C’est quelque chose qui a continuellement infusé dans mon travail et dès que j’ai pu, j’ai invité des chevaux à rentrer de plain pied dans mon travail. À ce que je sacheI, il n’y a pas eu d’expansion de civilisation, qui ne s’est pas faite grâce à la conquête du cheval. Et le cheval est un attribut du pouvoir. Et il y a cette citation célèbre : « Everything is about sex, except sex. Sex is about power. » Et si le sexe est en lien avec le pouvoir et que le cheval est un attribut du pouvoir, ça m’intéresse de creuser ce glissement sémantique. Ce qui m’interpelle aussi, c’est qu’est ce que viennent me dire ces représentations ? Où sont-elles visibles, notamment les sculptures équestres ? Qu’est ce qu’une sculpture équestre, si ce n’est un display du pouvoir dans l’espace public ? Et puis qui se fait représenter à cheval ? Pourquoi ? Et toutes ces questions de mise en scène de soi dans l’espace public, en lien avec le pouvoir, ce sont des choses qui m’intéressent. Parce que c’est aussi, comment dire… Une prise d’otage du regard avec des sculptures qui sont surplombante, qui ont des dimensions agrandies. Et qu’est ce que ça vient raconter de notre histoire contemporaine ou de notre lien à une histoire de l’art qui nous précède ?

Camille Bardin

Et du coup, comment cet aspect kinky arrive dans ton travail ? Une fois que ce constat, il est fait.

Sharon Alfassi

Je trouve ça très intéressant, ce glissement sémantique du harnachement. Cela passe d’un objet militaire et utilitaire à quelque chose qui va être dévoyé et sexualisé. Et du coup cela va venir le rendre inoffensif ou du moins le désamorcé, plutôt qu’inoffensif. C’est vraiment ce point de bascule entre le moment où on passe de quelque chose d’utilitaire, de public ; qu’on y renonce et qu’on pénètre une sphère plus intime. Je pense que dans toutes les bascules liées au pouvoir, il y a forcément ce point de tension là. Et le harnachement lié au cheval est évidemment récupéré dans l’imagerie BDSM. Et c’est ça qui m’intéresse…

Camille Bardin

C’est vraiment un des points que j’adore dans ton travail, ce retournement là… Et d’ailleurs, l’année dernière, tu as présenté tout un environnement au Salon de Montrouge, où cette figure du cheval était quasiment omniprésente. Il y avait des costumes, des piédestaux qui simulaient l’aspect du marbre et soutenaient des céramiques, des queues de cheval et des étriers. Est ce que tu peux nous présenter un peu cette installation, nous faire rentrer un petit peu dans ce que tu présentais ?

Sharon Alfassi

Bien sûr, cette installation s’appelle « Sing Goddess the Wrath of », qui signifie… 

Camille Bardin

Je suis bien contente que ce soit toi qui l’ai prononcée hahaha ! 

Sharon Alfassi

C’est hyper dur. Hahah ! Ce qui signifie « Chant de déesse, la colère de… » Qui est en fait le premier vers tronqué de l’Iliade. Et en fait, je m’imaginais l’histoire d’un soldat de la guerre de Troie avec son cheval, son armure, son trophée qu’il attend avec des fleurs déjà décrépis. Et du coup, c’est toute une constellation d’objets de cette sculpture équestre fragmentée, avec un cavalier qui n’est plus là, mais son armure qui en plus est en porcelaine. Donc du coup, dans un matériau très fragile qui l’attend, les étriers qui sont posés et qui attendent d’être utilisés, d’être du coup harnachés au reste de l’équipement. Un cheval marmoréen qu’on devine avec sa longue queue blonde. On a également euh… [Elle hésite]

Camille Bardin

Oui, il y avait beaucoup de choses ! 

Sharon Alfassi

C’est vrai. On a également un carré en soie imprimée avec du coup des dizaines de centaures. Alors sont-ce des cavaliers, sont-ce des chevaux… On ne sait plus trop, mais du moins, ils sont là et évoquent un certain mouvement. Au fond, on avait tout un camaïeu d’enraiement avec un maure en porcelaine présenté au mur et on ne sait pas si on va rentrer dans un donjon BDSM ou si on est dans la salle d’harnachement d’un haras, avec des poneys imaginaires. Et moi, ce qui m’intéresse dans l’utilisation de la céramique, c’est avant tout la plasticité de la matière qui permet de produire des formes à foison, de les figer dans la matière par le feu et en fait de créer quelque chose de très contemporain, avec la technique la plus ancienne d’arts du feu. Ce qui m’intéressait ensuite, c’était de venir travailler avec tout ce jeu de faux marbre qui permet de me situer à mi-chemin entre les présentoirs de chez Zara et les piédestaux de marbre du Musée du Louvre.

Camille Bardin

J’adore ! Et en plus, tu fais une transition parfaite. Finalement, est-ce qu’on peut dire que ton travail consiste à réinventer des mythes et infuser, dans ceux préexistants, les voix des personnes qui en ont été évincées… ? 

Sharon Alfassi

Claude Lévi-Strauss avait écrit « Un monde se compose de l’ensemble de ses variantes. C’est sa définition même. » Et moi, ça m’a toujours beaucoup aidé cette citation, parce que du coup, ça permet de se dire que la version du XVIᵉ siècle baroque est aussi valide que la version grecque ou la version romaine d’un mythe. Et du coup, quand on a des trames identiques qui se positionnent en 2022, il y a des choses qu’on peut relier à un passé antique qui est très loin de nous dans le temps. Du coup, pour moi, en fait, réactiver des mythes ou les superposer, c’est aussi pouvoir réclamer un imaginaire collectif. Cela me permet enfin de m’inscrire dans une histoire de l’art qui me dépasse et et me permettre ensuite de réactiver des images, des références… En fait, juste de pouvoir… Comment dire ? Proposer une version contemporaine des choses sans les dénaturer et en montrant aussi toute l’importance de produire des récits sur mon époque et sur mes contemporains. En fait, j’ai le sentiment aussi que mon travail en tant qu’artiste, au delà de produire des formes, c’est aussi les archiver, c’est de les collecter. On est à une époque où les choses vont très vite et le numérique rend les images à la fois cannibales et éphémères. Et pour moi, c’est important de produire des formats qui soient suffisamment imposants pour faire date et permettre de communiquer de manière générationnelle. Et du coup, l’appel à des mythes ou essayer de tirer des fils dans des histoires plus anciennes que moi me permet en fait d’accéder à des choses qui me dépassent moins individuellement.

Camille Bardin

J’adore ! Ça me va très bien comme réponse ! Dans ton dernier projet qui est aussi ton premier film, tu vas présenter un tableau vivant qui tente de répondre à tes fantasmes d’art total j’ai l’impression. C’est un film qui fait appel à une multitude de références, tu m’as laissé voir ton moodboard dans lequel il y a autant d’images d’Harry Potter, du Magicien d’Oz, du Peau d’ ne de Jacques Demy en passant par les clips de M.I.A ! Ce film a été réalisé lors de ta résidence aux Ateliers Médicis et il va s’appeler “Question de feelings” Est-ce que tu veux bien nous en parler ? Parce que là, typiquement, j’ai l’impression que ce film est vraiment hyper proche de tout ce que tu viens de décrire et de toutes tes ambitions plastiques… 

Sharon Alfassi

L’histoire de ce film, c’est l’histoire d’une jeune femme qui s’appelle Léo, qui est amoureuse. On ne sait pas vraiment de qui parce que cette question, elle est périphérique à notre histoire, à nous. C’est une jeune femme qui est amoureuse et qui se fait visiter par des anges qui viennent, lui distiller des conseils d’amour. Ce sera un format assez court, j’imagine environ dix minutes et sur ces dix minutes, on a l’esquisse d’un parcours initiatique pour la jeune Léo, qui est incarné par l’actrice Léo Barrette qui est une amie. En fait, je ne viens pas du cinéma, je ne maîtrise pas du tout les codes, donc j’ai produit un film avec insolence et naïveté. En revanche, j’ai des images fortes en tête et j’avais le fantasme de ce projet. Et au début, j’imaginais un projet plutôt de performances. Et la question de la performance appelle forcément la question de l’archivage. Et en fait, une fois qu’il y a une caméra qui est posée quelque part, se pose également la question du regard, de la direction… Et je me suis dit pourquoi ne pas passer à un format de film ? Voilà, parce que c’était ce qui me semblait le plus efficace dans ce que je voulais raconter. Et pour raconter vraiment la genèse du projet… J’ai été lauréate du prix des ateliers Médicis l’an dernier, qui m’a permis d’effectuer une résidence de recherche et création à Clichy-sous-Bois et à Montfermeil. Et Les Ateliers Médicis, c’est un endroit où on parle beaucoup de culture, mais la pratique culturelle la plus répandue, je pense, sur ces deux villes, ça va être avant tout la religion et pour moi, c’était un prétexte aussi de pouvoir produire un film et de parler de visitation d’anges parce que c’était un sujet qui, pour moi, pouvait me permettre de faire le lien avec pas mal de personnes du voisinage et d’aller à leur rencontre. Et de créer un terrain commun pour échanger. Du coup, ce projet, je l’ai conçu assez rapidement, on va dire en six mois. Je travaille énormément avec des mood board aussi parce que j’ai besoin de sortir de ma tête toutes les images qui y sont. J’ai fait mon casting un peu comme on ferait une chaîne de Ponzi, c’est à dire que j’ai proposé aux gens d’y participer en leur disant que d’autres personnes y participaient déjà alors que ce n’était pas encore certain. Et j’ai écrit les rôles pour les actrices, donc j’étais vraiment très heureuse qu’elles acceptent d’y participer. J’ai la chance d’avoir été accompagnée par une équipe génialissime. Ça a été formidable pour moi de découvrir le rôle de réalisatrice, mais aussi ressources RH, cuisinière et agent logistique. Je pense que ça fait partie de la richesse de nos métiers de travailleurses de l’art. Donc ce projet, je l’ai imaginé, j’ai été énormément aidée par mon assistante Margaux, à qui je dois beaucoup. J’ai dessiné les costumes qui ont été réalisés par Philippine, qui travaille pour la même marque que moi. C’est aussi un truc où je dois beaucoup aux gens qui m’entourent. J’ai rencontré des gens grâce à Instagram qui ont accepté d’y participer et moi, ça me touche beaucoup parce que c’est des gens qui, au delà du fait que je les ai payés, que je les ai engagés. Iels étaient aussi là parce qu’ils me disaient « Bon ton fils, mais il a un truc à raconter et on a envie que cette poésie voit le jour et on va se donner du mal pour que ça naisse. » Donc j’étais très heureuse de pouvoir tout combiner. J’ai travaillé avec Rahim, le maquilleur du projet, aussi, pour que vraiment, dans la manière de magnifier les visages, tout concorde… Aussi dans le travail des lumières, etc. J’avais un fantasme de machine à fumer… C’est des fantasmes de petites filles qui regardent trop de clips. Mais voilà, je suis contente. En tout cas, les images rendent bien et j’ai hâte de terminer le montage pour ensuite pouvoir le présenter et pouvoir le partager surtout.

Camille Bardin

Et aura une date pour ça ? Tu sais à peu près quand est-ce que tu vas pouvoir le montrer ou pas ?

Sharon Alfassi

J’aimerais bien que le projet soit terminé pour début 2023. Je pense que c’est une bonne chose. C’est une bonne deadline et il me tarde de le partager.

Camille Bardin

Et il nous tarde de le voir aussi. À chaque fois qu’on a discuté toutes les deux, plus que sur ton travail, nos conversations se concentraient à chaque fois sur ta manière de travailler.   Tu me disais que tu avais longtemps bossé en tant qu’habilleuse sur les défilés, que ton boulot à ce moment-là c’était essentiellement de prendre soin des autres. Si bien qu’aujourd’hui, deux notions reviennent beaucoup, il s’agit de l’éthique mais aussi de l’amitié. Est-ce que tu veux bien nous en parler ?

Sharon Alfassi

C’est vrai que moi j’ai toujours travaillé en périphérie de mes études artistiques et ensuite même après mon entrée dans le marché de l’art contemporain, j’ai toujours eu des boulots à côté. Que ce soit habilleuse, vendeuse, mais aussi surveillante dans un collège, secrétaire. Et ça a toujours été des métiers où j’étais au service des autres. Ça me permet au quotidien de comprendre aussi quelle chance j’ai de pouvoir faire de l’art, de pouvoir réaliser mes rêves et mes projets et de travailler et de choisir avec qui je travaille sur mon temps off de ma boutique ou de mon collège. J’ai toujours eu des métiers où je devais prendre soin des gens. Quand on est au collège et qu’on doit écouter des adolescents en difficulté, Quand j’étais habilleuse, je devais commander la nourriture en prenant soin de tous les régimes alimentaires et spécifiques, de tous les mannequins. C’est aussi comment vous habiller quelqu’un. Est ce que vous le touchez directement ? Est-ce que vous lui demandez son consentement, son autorisation, etc. Parce que justement, c’est des métiers où on peut très vite tomber dans la déshumanisation et transformer les gens en numéro ou en simple nom sur un carnet de manière très arrogante et méprisante. Et je me suis toujours fixé cette règle dans mon travail de ne pas abuser des autres, de faire en sorte qu’il ou elle soit heureux et heureuse, de travailler avec moi parce que c’est un privilège. Quand les gens vous offrent leur temps et j’observe quand même que dans l’art justement, on précarise beaucoup de personnes au nom du fait que ce sont des métiers de passion et que du coup, ce n’est pas grave. Si les gens sont pas vraiment payés, on pourra toujours les visibiliser via un post instagram ou un like, etc. Et je pense que quand on peut ou quand on se donne les moyens de rémunérer les autres, même si c’est infime, c’est aussi reconnaître que leur travail est un vrai travail. Leur prendre en charge un repas, un transport, ça a l’air d’être minime, mais en fait, c’est aussi caractéristique d’un milieu qui est de l’autophagie et qui ne permet pas l’émergence de talents qui ne viennent pas de certains milieux privilégiés. Parce qu’en fait, si vous n’êtes pas, comment dire, suffisamment soutenue par votre famille ou si vous n’avez pas la chance d’avoir un capital qui vous permet de faire de l’art. Ben c’est normal d’avoir un travail à côté et je pense que c’est un discours qui parfois a pu être presque honteux d’admettre. De dire « Ah bah je suis désolé, en fait, je travaille samedi et dimanche, je peux pas aller à tel vernissages. » Parce que ça c’était comme un aveu d’échec ou de manque d’investissement de votre part. Et moi, quand les gens font le choix de travailler avec moi, la moindre des choses, c’est que je puisse leur acheter des Snickers et des Bounty. Ça leur fait plaisir sur le tournage, de leur de garantir un certain niveau de confort. Et plus le temps passe, plus ça me semble essentiel. Et du coup, j’ai un rythme de production qui est très lent parce qu’il est organique. En fait, il faut payer aussi les Urssaf, ses impôts, les courses. Mais au moins je sais que j’ai respecté les gens autour de moi, que j’ai fait du mal à personne et je sais aussi que ces gens là, si je les contacte à nouveau ou si je les sollicite et qu’ils doivent me recommander à d’autres personnes. Ils seront fiers d’avoir dit qu’ils ont travaillé avec moi et ça me porte.

Camille Bardin

J’adore… Je dois me répéter dans chaque épisode de PRÉSENT.E mais cette honte elle m’a poussée à formuler cette question « Est-ce que tu réussis à vivre de ton travail d’artiste ? » Parce qu’en fait, je me suis rendu compte que pendant un temps, j’étais en galère d’argent et je n’osais pas le dire parce que je pensais qu’autour de moi, tout le monde était riche. Et en fait, c’est pas vrai. Je me suis rendu compte que toutes les personnes qui étaient dans le même cas que moi n’osaient pas dire qu’iels étaient en galère.

Sharon Alfassi

Alors je ne sais pas si c’est un tabou culturel parce que, en France, c’est vrai qu’on a du mal à parler d’argent. Ou est ce que c’est vraiment lié au fait que comme on est dans un milieu qui se dit quand même très anti-capitaliste, alors du coup, parler d’argent, c’est un tabou d’un autre niveau. Mais je pense que c’est important qu’on puisse se dire les choses et on est aussi des travailleurs qui ont pour la plupart des niveau bac +5 et on se retrouve avec des salaires très bas pour notre niveau d’études. Personne ne concevrait qu’un dentiste soit pauvre ou soit au niveau du SMIC. Et du coup nous, il faut qu’en plus de ça, on soit là à gérer ce quotidien là, essayer de faire de l’art, produire des images parce que, en fait, la question ce sera toujours : « Tu fais quoi en ce moment ? Quelles sont les nouveautés ? » Et ces nouveautés, soit on les provoque, soit on vous invite à les faire et j’ai décidé de les provoquer parce que j’ai pas envie de me sentir seule sous la tutelle de quelqu’un d’autre. Mais pour ça, il faut du travail, il faut de la patience et il faut aussi des renoncements. Je ne peux pas tout faire et ça n’ira pas vite, c’est clair. Donc je préfère que la croissance et mon épanouissement soient plus lents. Mais avec les personnes que j’aime. Je sais que l’on va grandir en tant que génération.

Camille Bardin

Tu es trop fort pour les transitions… Parce que c’est justement aussi de ça dont j’avais envie de te parler. Je voulais qu’on parle de génération parce que c’est un mot qui revient beaucoup quand on lit des articles et des textes sur ton travail : “Sharon Alfassi vise à mettre le sensible à l’honneur et à raconter des histoires intimes, drôles, parfois tristes, et générationnelles.” Quel rapport tu entretiens avec ta génération ? J’ai l’impression que tu as une grande foi en elle et en sa capacité transformatrice. 

Sharon Alfassi

J’ai beaucoup de tendresse pour les gens de ma génération parce qu’on arrive à un âge où on a 30 ans et j’ai l’impression qu’on nous demande aujourd’hui d’être des adultes. Et en fait, plus le temps passe, plus j’ai l’impression que les adultes, c’est juste des enfants qui ont grandi et qui portent des vêtements plus sobres et j’ai l’impression qu’on est une génération qui affirme aujourd’hui ses contradictions, qui affirme aussi son impuissance sur plein de sujets. Et du coup, je pense que ça nous rend honnête, vulnérable, mais aussi en capacité de s’empouvoirer. Parce que ça nous évite d’être dans le déni qui, je pense justement, enferme les énergies alors que avouer qu’on ne sait pas ou qu’on a besoin d’aide, je pense que c’est quelque chose de bien plus contemporain et je pense que c’est bien plus salvateur. J’ai foi en ma génération aussi parce que c’est une génération qui croit en la porosité et qui croit en l’amour aussi. J’ai l’impression qu’on vient après beaucoup de tornades et on va en affronter beaucoup d’autres et c’est ce que Bruno Latour disait : « Soit on arrive à un affranchissement total des frontières et un monde globalisé, soit la proposition politique, ce sera au contraire un repli identitaire et politique. » Enfin, où est-ce que notre génération de trentenaires précaires, rêveurs et qui souhaitent faire de l’art, peut atterrir ? Enfin, où est-ce qu’on se positionne dans tout ça ? J’ai foi de me dire qu’on va réussir à produire des formes, à produire du sens a aussi innervé d’autres segments de la société. Ça ne m’intéresse pas de faire de l’art pour l’art, de l’art pour un White Cube. C’est des sujets qui sont déjà dépassés et qui ne sont plus intéressants. Il y a d’autres urgences que ça. Et parler de sentiments, parler de lien, je pense que pour moi aussi, l’art, c’est un prétexte pour amener d’autres sujets qui y sont, qui méritent d’être débattus et d’être creusés, que ce soit dans des livres, dans des articles. À chaque époque, elle a besoin de support visuel et il y a eu les vitraux au Moyen Âge et ben aujourd’hui il y a des artistes contemporains pour faire cette production d’images qui ne soit ni publicitaire ni dans la communication.

Camille Bardin

J’aime bien ce dernier point sur l’idée de produire des images qui sont décorrélées de tout efficience. Tu as parlé de Bruno Latour qui nous a quitté la semaine dernière. C’était quelqu’un que tu connaissais parce que tu as fait son master, il me semble. Est-ce que tu veux parler de cette partie là de tes études ? Parce que tu as fait certes les Beaux-Arts, mais aussi toute un travail théorique derrière. Ce Masters là, est quelque chose d’assez novateur il me semble, Il y a aussi beaucoup de professionnels du monde de l’art qui l’ont fait. Est ce que tu veux en discuter ? 

Sharon Alfassi

Bien sûr. Moi, j’ai été diplômé des Beaux-Arts en 2018 et sur le dernier semestre d’études, je me suis dit que, en fait, je manquais d’ossature intellectuelle pour arriver dans le grand bain du marché de l’art. Et je n’avais pas du tout de vision de ce que c’était que l’art contemporain au sens large. Qu’est ce que c’est que la Drac ? Qu’est ce que c’est que le ministère ? Quels sont les gens qui y travaillent ? Et j’avais l’impression, pour me déniaiser et aussi pour me consolider, j’avais besoin d’une formation supplémentaire. Et c’est une artiste qui était en résidence à ce moment là dans mon école d’art qui m’a conseillé de faire ce master en un an de Sciences-Po Paris qui s’appelle le Spip. Et c’est un master expérimental qui conjugue à la fois sciences politiques, arts et plein d’autres domaines. Ce qui est intéressant aussi, c’est qu’on va confronter à la fois des sciences dures, des sciences humaines. Et puis on était une douzaine d’élèves dans la promotion qui venaient de tous les champs de la société civile. On avait un docteur en physique fondamentale, un agent immobilier, ancien parachutiste, un spécialiste de la photo, une danseuse. Il y avait Seumboy de la chaîne Histoire Crépues. On avait vraiment plein de profils, une activiste des droits des personnes LGBT en Colombie. Enfin bref, vraiment plein de profils très différents. Et ce qui nous réunissait, c’était cette question de Bruno : « Il y a des problèmes dans la société. Les moyens qui sont déjà existants ne permettent pas d’y répondre. Il faut produire des nouvelles formes. Qui, à part les artistes, savent produire des nouvelles formes ? » Du coup, c’est aussi empouvoirer les artistes et leur dire « Vous avez aussi une place à prendre dans la société. » Vous avez des cours de Crafts Creative Thinking, Creative Design dans toutes les écoles de commerce et de marketing du monde. Et pour autant, ces cours là ne sont pas pris en charge par des artistes parce que, en gros, on demande aux gens de penser en dehors de la boîte avec des outils qui restent dans la boîte. C’est ça tout le paradoxe. Et tout ça pour dire qu’on devait mettre en place des formes nouvelles pour aborder des questions qu’un tableau Excel ne suffit pas pour y répondre, pour que les gens puissent s’en emparer. Et moi, ça m’a confirmé sur plein de sujets. En fait, en sortant des beaux arts, j’étais quand même déjà bien aiguisée. Mais ça m’a donné aussi, on va dire, de la légitimité à prendre la parole. Parce que ça, c’est aussi un vrai enjeu. C’est qui peut se permettre de prendre la parole, qui ou comment dire, qui salue votre intelligence et votre engagement et que parfois il suffit juste de rajouter une ligne sur votre cv et pas des moindres. Parce que Sciences Po ça reste quand même assez prestigieux pour vous donner du crédit. Donc j’ai fait ça et à côté de ça, j’ai pu prendre des cours dans plein d’autres spécialités. Donc moi, ça m’a vraiment fait un tour d’horizon sur le soft power, sur la diplomatie culturelle. Parce qu’en fait, nous, en tant qu’artiste, quand on va postuler à des résidences via les instituts français, en fait on est les pions de quoi ? De quelle politique ? Vous pouvez très bien exister et vous épanouir en tant qu’artiste sans avoir conscience de tous ces tenants et aboutissants. Mais quand vous comprenez, qu’est ce que le bureau Unifrance ? Qu’est-ce que sont les partenariats entre le Louvre et le Louvre Abou Dhabi ? À quoi servent les instituts français ? Quel est le film le plus présenté dans le monde à l’International ? Amélie Poulain ! Donc, il faut aussi voir quelle est l’image de la France qui est véhiculée par ces antennes relais. Et vous, vous arrivez en résidence à l’étranger et vous créez peut-être pas de la déception, mais du moins une dissonance cognitive. Donc moi, ça m’a permis de mieux comprendre les enjeux. J’avais pris des cours en marché de l’art international et là, du coup, c’est que du name dropping au final. Mais qui est Jennifer Flay ? Qu’est ce que la Fiac ? Maintenant, c’est Paris + parce qu’on s’est fait phagocyter par un autre monstre de l’événementiel artistique contemporain. Et nous ? En fait, on sort d’école d’art et on n’a pas conscience et on n’a pas accès à tout ça parce qu’on présente les écoles d’art comme des laboratoires. Sauf qu’un laboratoire s’est souvent coupé du reste de l’environnement, justement en faisant des espaces stériles d’expérimentation. Et ça ne permet pas aux gens d’être des professionnel·les de leur métier. Et moi, c’est ça ce que je déplore aujourd’hui. Un kiné quand il sort de son école, je pense qu’il a quand même une vague idée de ce que c’est qu’une mutuelle, un tiers payant, un remboursement. Et il sait à peu près tenir une comptabilité, un artiste quand il sort des beaux arts – alors maintenant ça se met en place – mais est-ce qu’il sait ce que le droit d’auteur ? Qu’est ce qu’un ayant-droit ? Qu’est ce que le BNC ? Comment on fait un contrat ? Tout ça, c’est des choses qui nous dépossèdent de notre travail. Je ne sais pas si c’est lié à une sorte de vision post-soixante-huitarde mal digérée de « Il est interdit d’interdire » où les écoles d’art, ça reste une sorte d’absolu parangon d’une liberté fantasmatique qui n’existe plus puisqu’elle est institutionnelle. On ne prépare pas vraiment les jeunes artistes à ce qui les attend. Mais dix ans après le diplôme, qui est encore véritablement artiste ou qui s’est permis de l’être ? Et sous quelles conditions ? C’est des choses dont on parle peu. 

Camille Bardin

Et c’est pour ça que je pense que c’est important de proposer cette dernière question dans PRÉSENT.E, qui est : « Est-ce que tu réussis à vivre de ton travail d’artiste ? »

Sharon Alfassi

Euh, non.

Camille Bardin

Quelles sont tes stratégies du coup ? Même si tu nous en as déjà un peu parlé.

Sharon Alfassi

Alors pendant sept mois, j’ai été vendeuse à temps complet, donc en 35h et sur mes jours off, j’allais dans mon atelier dans lequel je co-dirige un atelier de céramique au Wonder. Et puis, en octobre 2021, j’ai obtenu un prix qui m’a permis de négocier mon passage à temps partiel. Et puis, très vite, j’ai repris des heures en plus parce que financièrement, ce n’était pas possible. Et actuellement, je travaille quatre jours par semaine. Je travaille les dimanches, ce qui me permet de gratter des sous et d’être payée davantage. J’ai aussi un système de primes. C’est aussi pour ça que je suis vendeuse parce que j’ai plein de copines qui sont chargées de production et qui malheureusement gagnent moins que moi alors que je suis vendeuse avec une charge mentale et une charge de travail émotionnelle bien supérieure à la mienne. Et à côté de ça, sur mes jours off, j’ai aussi des propositions sporadiques pour faire du décor, pour faire de la correction de texte. Je prends un peu tout ce qui passe et je ne vis pas de mon art aussi parce que le salariat me permet d’avoir accès à une mutuelle, à un remboursement des transports, à des tickets restaurant. Et il faut aussi voir tout ça pour pouvoir se permettre de vivre à Paris. C’est mon métier de vendeuse et mes fiches de paie qui m’ont permis d’accéder aussi à mon appartement. Mais disons que j’essaie de trouver ce point d’équilibre où j’essaie de faire les choses petit à petit. Et j’ai une bonne anecdote. J’avais rencontré en conférence Paul Smith, créateur de mode, qui, lui, quand il a commencé à dessiner des vêtements, avait ouvert sa boutique qui faisait sept mètres carrés sans fenêtre, dans laquelle il vendait les vêtements de ses amis et les siens. Ils ouvraient un jour par semaine parce qu’il avait un autre boulot à côté et petit à petit, il a pu l’ouvrir deux jours, trois jours, et cetera. Mais ça a pris du temps parce qu’il a toujours voulu rester indépendant et qu’il avait d’autres frais à payer qui faisaient qu’il avait besoin d’avoir d’autres revenus. Et moi, quand j’ai entendu son témoignage, ça m’a rassurée. Parce que construire une carrière artistique, ça prend du temps et que je n’ai pas forcément choisi les formes les plus simples. Faire des volumes qui prennent de la place, ce n’est pas ce qui s’accroche au dessus d’une cheminée. Donc il y a aussi plein de contraintes matérielles. Bon ben si ce n’est pas des formats qui se vendent et qui s’accrochent, c’est aussi plus compliqué de les écouler. Donc soit vous prenez en compte dans les paramètres avant votre production ou soit juste, vous admettez que bon, bah ça va être compliqué, je compte pas forcément les vendre, mais alors comment faire pour trouver d’autres moyens de subsistance ?

Camille Bardin

Mais c’est super intéressant et en plus je me permets de revenir aussi sur ce que tu disais tout à l’heure sur le fait que pour que ces images, elles ne soient pas efficientes. Il faut aussi les décorréler du marché de l’art. Et le fait d’être indépendante, d’avoir un travail salarié à côté, ça te permet d’être complètement indépendante et de créer des formes qui sont complètement déchargées d’une nécessité de rémunération. 

Sharon Alfassi

Disons que j’ai besoin de ça. J’ai besoin de ces revenus là pour survivre et du coup, j’en suis plutôt reconnaissante. J’ai aussi la chance de travailler comme vendeuse pour une marque qui est très chouette. On fait des vêtements en Europe. J’ai une super équipe, ma patronne à 34 ans, tout se passe bien. Je mets la playlist que je veux au travail. C’est des conditions quand même assez agréables. Et moi, je sais aussi que mon travail salarié, c’est un passage… J’ai d’autres choses en tête. Je suis déjà en train de faire des listes de ce qu’il faut, que j’achète. Bon, alors là, il faut que je fasse un mail à qui ? OK, l’Ursaff c’est jusqu’au 17 octobre. Enfin mon père, il travaille sur les chantiers, il n’a pas choisi sa vie. Toute l’année il est dehors. Donc je ne vais pas me plaindre, même si c’est fatigant. Il y a des gens qui ont de vrais problèmes dans leur métier, qui ne sont pas les miens. Et du coup, je savoure aussi ma chance d’avoir un métier où je ne suis pas sale à la fin de la journée, où je ne suis pas couverte de poussière ni de boue. Je ne travaille pas dans une galerie marchande avec une musique très forte, j’ai des fenêtres au travail. C’est bête mais il y a plein de gens qui sont dans des espaces où on ne sait pas quelle heure il est, quel temps il fait dehors. Donc ça va quand même. Je ne vais pas me plaindre d’être vendeuse. Il y a des gens, ils font bien pire et ils font des boulots bien plus éreintants que ce que je fais. Evidemment que si je pouvais, je ne ferais que mon art. Mais il faut aussi être lucide et il faut aussi savoir composer avec les choses. Pour le moment, ma pratique artistique, elle me rémunère pas et j’ai une dette, intellectuelle et émotionnelle envers ma famille. Je ne pourrai jamais faire le choix du RSA vis à vis d’eux parce qu’on m’a trop donné. On m’a beaucoup trop soutenu dans ma famille pour que je leur dise « Écoutez, là, je fais ce choix là. » C’est quelque chose de très intime et franchement, les gens font ce qu’ils veulent. Moi, dans ma famille, ce serait très compliqué à admettre. Du coup, montrer que ça va, que j’ai une mutuelle, que je me prend en charge, que me gère. Ça les rassure de savoir que  je peux me payer mon chauffage. Que si j’ai besoin, je fais mes courses, etc. En fait, ma famille n’a pas choisi sa vie, ni son métier. Eux, ils m’ont vu m’épanouir dans mes études, faire plein de choses. Je ne peux pas leur faire subir un choix qui va les mettre en panique. Et même si on ne vit pas pour ses parents, moi j’ai une dette énorme envers eux parce qu’ils m’ont toujours soutenu, même quand ils ne comprenaient pas vraiment ce que j’allais faire. Et pour moi, le salariat c’est pas, c’est pas une plaie non plus. Après il y aura toujours des choix qui seront aménageables et perfectibles. Mais ça prend du temps et je pense que comme on est dans un monde rapide, on se dit pas que quatre ans ou cinq ans à l’échelle d’une vie, c’est très peu au final. Et c’est aussi un lien au réel de conserver ce rapport au salariat, pour moi.

Camille Bardin

Complètement. On a l’impression d’être dans un sprint alors qu’en fait on est dans un marathon. Une carrière, une vie professionnelle, ça se construit sur le temps long.

Sharon Alfassi

Et c’est quelque chose qu’on ne dit pas assez, parce qu’on a l’impression que les parcours d’artistes sont assez linéaires, mais je vous invite toutes et tous à lire des bio d’actrices, de chanteurs… Franchement, ça va vous décoincer de vous dire que. En fait, Dior est devenu Dior parce que son père, c’était un très riche industriel qui l’a financé, qui a financé son oisiveté et qui lui a payé une galerie parce qu’il avait rien d’autre à foutre que de vendre les dessins de ses amis et que Papa Dior, il a fermé la galerie quand c’était la grande récession. En fait, vous êtes sûrement un génie, c’est juste que vous n’avez pas un papa industriel. Donc rassurez vous, je pense que c’est des choses qu’on ne dit pas aux gens dans quel contexte on s’inscrit. Et du coup, de parler de génération, ça permet aussi de dire que Marcel Duchamp, il a pu retourner un urinoir quand il n’était pas dans les Ardennes, parce qu’il était réformé de guerre et qu’il n’était pas au front pendant la Première Guerre mondiale. Il faut comprendre que Marcel Duchamp de base, c’est un marchand d’art et qu’il fait du buzz quand ce mot n’existe pas encore, il a besoin de communiquer et de ramener des gens dans ces événements pour vendre de l’art. Voilà. Et si on n’a pas tout ce contexte, on voit juste un urinoir posé dans un whitecube et ça nous laisse très perplexe. C’est ça qu’il faut se dire. Le mec a le temps de retourner des urinoirs alors qu’il y en a c’est les gueules cassées d’Otto Dix à ce même moment. Et c’est pour ça que je chérie toutes mes expériences professionnelles dans le BTP, dans le milieu scolaire, dans le mannequinat. Enfin, qu’est-ce que je n’ai pas fait… J’ai nettoyé des toilettes, enfin bref… Juste parce que ça m’a permis d’être ouverte et de voir le monde sous des angles différents. Et faire de l’art et proposer du beau, ça se fait à plein de niveaux et dans plein d’endroits différents.

Camille Bardin

Merci…

Sharon Alfassi

Merci Camille.

Camille Bardin

Merci beaucoup d’avoir accepté mon invitation, de m’avoir accueilli chez toi… Merci de m’avoir offert cette madeleine incroyable aussi haha ! Merci à vous aussi chers auditeurices, d’avoir écouté cet épisode. Comme d’habitude, je vous donne rendez-vous sur  le compte instagram de PRÉSENT.E pour suivre toutes les actualités du podcast, n’hésitez pas également à vous abonner au podcast depuis votre plateforme d’écoute. Enfin, je remercie grandement David Walters pour le générique ! Je vous dis à dans deux semaines. Mais d’ici là prenez soin de vous, et je vous embrasse.

Publié par Camille Bardin

Critique d'art indépendante, membre de Jeunes Critiques d'Art.

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