IEL PRÉSENT.E #5

C.B. : IEL PRÉSENTE, c’est un hors-série qui multiplie les regards. J’en suis profondément convaincue, tout point de vue est nécessairement particulier et situé. Et le mien n’en est pas exempt. Il existe autour de moi d’autres manières de penser, d’autres façons d’envisager les choses, d’autres possibilités d’existence. Seulement pour découvrir cela il faut savoir se taire puis écouter les autres.  Et c’est ce que j’ai essayé de faire avec IEL PRÉSENT.E.

Pour chacun des épisodes de ce hors-série je me suis éclipsée et j’ai confié mon micro à un ou une critique d’art ou commissaire d’expositions. Toutes et tous ont eu carte blanche dans la réalisation de l’épisode : du choix de leur invité.e à la rédaction des questions. Les entretiens de IEL PRÉSENTE sont donc gorgés de mots, d’interrogations et de manières de penser qui ne sont plus uniquement les miennes. 

Cette semaine l’épisode de IEL PRÉSENTE est pensé par un ami qui m’est très cher. C’est un critique d’art que j’appelle presque quotidiennement pour lui demander son avis sur un texte ou sur une décision que j’ai du mal à prendre. C’est un homme dont j’admire la prose et dont j’aime les convictions et les combats. Il a co-fondé le collectif BLBC, anime des émissions de radios sur StationStation avec Arnaud Idelon, écrit notamment pour Manifesto XXI, Antidote ou encore Tecknikart, et est membre de Jeunes Critiques d’Art. C’est donc avec beaucoup de fierté que je confie le soin d’ouvrir la danse de IEL PRÉSENTE à Samuel Belfond.

S.B. : Tu m’as dit de prendre mon temps pour choisir l’artiste que j’aimerais convier à cette occasion, ce à quoi j’ai répondu dans l’instant – sûrement un côté trop bon élève – qu’il ne faisait aucun doute qu’il devait s’agir de Pauline Lavogez.

Salut Pauline ! Et merci d’avoir accepté mon invitation…

(Bonjour de Pauline)

J’ai rencontré le travail de Pauline Lavogez par hasard. Enfin, autant que le hasard puisse conduire une personne saine d’esprit à errer dans les galeries un samedi d’été. Ne sachant pas à quoi m’attendre, j’ai découvert d’abord une salle vide, ou presque : l’entrée de la galerie du Crous, où nous nous trouvions, n’était occupée que par une espèce de machine en bois qui embuait toute la devanture. Et surtout une odeur, indéfinissable encore, entêtante. Vient la seconde salle. Mystérieuse, une sorte de construction en bois occupe cette salle, nous surplombe. De part et d’autre : des paniers en osier sont suspendus. Évidemment, on s’y penche, par curiosité. A l’intérieur : des pommes, des pommes en instance de flétrissement. D’où l’odeur, alors. Me voilà immergé, déjà, dans une sorte de paysage mental dont je ne sais très bien s’il est le mien ou celui de l’artiste. Impression confirmée par la découverte, en surplomb de la structure, que celle-ci est tapissée d’un amas crayeux qu’on ne peut apercevoir qu’à hauteur de tête, donnant ainsi l’impression de se trouver tant dedans que dessous quelque chose. Dans un rêve, peut-être, ou un souvenir embué. Dernière salle, à l’étage : une vidéo seule dans la pénombre. On y voit, dans ce qui semble être un lac, deux femmes au corps à corps, se noyant presque l’une l’autre, sans que l’on ne puisse trancher s’il s’agit de lutte ou d’amour. Les deux, peut-être. Cette ambivalence, qui traverse aussi le titre de cette exposition d’alors – Fusions Froides – lève comme un voile sur le reste de l’exposition, qu’il faudra d’ailleurs retraverser pour sortir : chez Pauline Lavogez, il est question de corps, le sien, le nôtre, ce qui entre eux ne se dit pas, ce qu’ils vivent ensemble de premières ou de dernières fois. 

C’est tellement rare de vivre une oeuvre dans sa chair, de sentir à travers elle son corps compris et comprenant les autres, que depuis j’ai tâché de suivre le déploiement de la pensée de Pauline, appris ce plaisir de voir d’une exposition l’autre se matérialiser ses cheminements autant que ses doutes. Raison pour laquelle je souhaitais faire partager aux auditrices et auditeurs de PRESENT.E ce ressenti précieux et le travail de Pauline. 

Puisqu’il faut bien commencer quelque part, y a-t-il pour toi un moment, un évènement peut-être, où tu as compris qu’il te faudrait être artiste ? 

P.L. : Je crois que tout a commencé quand j’étais au lycée d’arts appliqués, que j’ai fait en internat, et là je me suis rendue compte que je voulais faire un art qui était moins fonctionnel que ce qu’on m’apprenait, parce qu’en arts appliqués on apprend le design, le stylisme, et tout ça me plaisait beaucoup mais je sentais qu’il me fallait plus d’abstraction, de poésie et, j’avais dit à l’époque, d’art qui sert à rien mais en fait qui sert à tout je pense. Voilà, c’est là où je me suis dit que j’allais tenter l’école des Beaux-Arts.

S.B. : Et pour revenir sur Fusions Froides, l’expo par laquelle j’ai découvert ton travail dont on parlait en intro, c’est une succession de pièces, moi j’y ai vu une narration. Est-ce que toi tu conçois ton travail avec une dimension narrative ?

PL : Complètement, et de plus en plus d’ailleurs. Cette expo je l’ai pensée de manière complètement horizontale, les trois pièces en même temps. C’était fait in situ pour le lieu. Chaque décision pour une pièce conditionnait les décisions pour une autre pièce. Dans la deuxième installation, il y avait du schiste qui est une sorte de charbon noir, en fait c’était une matière que j’avais récupérée de l’espace où j’avais fait la vidéo, et vraiment tout est lié, et j’essaye vraiment de définir le parcours du spectateur, là c’était vraiment, j’aime bien contraindre, j’aime bien savoir ce qu’il va voir en premier, ce qu’il va sentir, j’aime bien l’obliger un peu, l’inciter à faire et à voir ce que j’ai envie qu’il voit. Je pense qu’il y a vraiment ça. J’ai une culture de théâtre et je pense qu’il y a aussi cette idée de quelque chose qui a un début et une fin, et une déambulation, et donc là elle se fait par soi-même mais c’est vachement relié. 

S.B. : Justement dans toute fiction, c’est un sujet qui me préoccupe beaucoup en ce moment, que ce soit un livre ou une oeuvre classique, il doit y avoir, quel que soit le degré de liberté qu’on puisse se permettre, une sorte de règle afin qu’on puisse y croire, qu’on puisse entrer dans un monde qui est autre. Un auteur que j’ai lu récemment raconte une anecdote qu’il a sûrement inventée d’ailleurs, il écrit que lors d’un trajet en train il observe deux petites filles qui s’ennuient et qui décident d’écrire ensemble une histoire. Au moment où les deux filles, qui devaient avoir sept huit ans donc elles étaient vraiment très jeunes, commencent à définir le cadre et les personnages l’une d’elle demande à l’autre “est-ce que l’héroïne a le droit d’avoir des pouvoirs magiques ?”. Et ce droit c’est très intéressant comme question parce qu’il n’est pas dicté par une contrainte externe, c’est pas un exercice pour l’école, mais elle-même instinctivement elles sentent qu’il y a une forme de règle qui doit exister justement pour créer une cohérence. Ce droit, il est donc dicté par la voie (ou voix) que tu suis en tant qu’artiste. Est-ce que toi tu arrives à définir ces formes de règles qui orientent ton travail ?

P.L. : Je me dis que déjà de manière technique tout est possible. Quand je crée une pièce, il y a vraiment cette idée de graver et de faire un message fort, de faire le tri et de me demander ce que je veux transmettre vraiment. Je pense que c’est au fur et à mesure que j’ai appris à le faire, de pas essayer de tout mettre, de tout dire. Qu’une pièce, une œuvre ne peut pas condenser tous mes questionnements et toutes mes frustrations, tout. Donc ça c’est un truc que j’essaie de faire.

SB : Est-ce que tu as une œuvre en tête, où justement le processus illustre ça ? Un moment où tu t’es dit que tu prenais une direction trop littérale, que tu as dû recentrer, etc.

P.L. : Par exemple, pour une exposition que je suis en train de faire, je travaille sur la figure de la muse et le titre de l’expo c’est “La Vengeance d’Ophélie”, donc je pense qu’au début il y avait ce sentiment de vengeance, d’inverser les rôles, de se demander si l’homme peut être une muse, de se demander si moi je peux regarder les hommes comme un artiste regarde une muse, et au final je me rends compte que c’est pas vraiment ça que je voulais dire, qu’en fait il n’y a pas d’opposition. Au début je pars de choses assez binaires et au fur et à mesure de réfléchir et de créer et de tester, je me rends compte de toute la complexité, et c’est ça qui est excitant. C’est une exposition qui est partie d’une vidéo que j’ai faite l’année dernière, où j’ai filmé un homme dans l’eau, qui est lointain au début et au fur et à mesure il y a une forme de jeu avec la caméra, je m’approche, il s’approche. C’était vraiment le départ de tout un questionnement sur mon positionnement de regard del a femme sur les hommes, et sur le désir, et au fur et à mesure sur mon désir, et cette exposition, j’ai décidé de créer une série de vidéos où il y aura plusieurs portraits vidéos d’hommes, et l’idée c’est de les regarder avec la caméra.

S.B. : Tu parlais même de caresser avec la caméra.

P.L. : En fait, j’aimerais donner l’impression qu’on est dans mes yeux, dans mes mains, et cette série est partie d’une vidéo que j’avais faite l’année dernière où je voulais questionner la figure de la muse et la figure d’Ophélie de Shakespeare, qui meurt suicidée dans l’eau, et me demander “et si maintenant c’est un corps d’homme, et un corps d’homme nu, est-ce que c’est encore une muse, et comment je filme ça ?” Et en fait c’était pas si simple de filmer comme je voulais cette nudité, ça m’a posé beaucoup plus de questions que ça n’a apporté de réponses, et c’est pour ça que j’ai décidé de vraiment m’emparer de ce sujet, parce que plus je me posais des questions, plus je m’interrogeais sur mon propre désir, ma propre intimité, et aussi dans la scénographie de l’exposition j’ai envie de recréer une intimité, c’est une sorte d’octogone avec des rideaux, le spectateur va être plus ou moins caché quand il voit les vidéos, comme pour l’exposition dont tu parlais au début c’est vraiment l’idée de créer un parcours, et d’emmener le spectateur avec moi, pour essayer d’être dérangé sans être agressif. Pareil, il y aura des sons, des odeurs. 

Pauline Lavogez, La Vengeance d’Ophélie, installation vidéo immersive, 2020
© Pauline Lavogez, 2020

S.B. : Tu as déjà expliqué que tes œuvres parlaient de violence, mais que tu voulais montrer la violence de manière vicieuse mais aussi douce, subtile, que faire des ralentis était une manière pour toi de montrer cette violence avec une frontalité différente.

P.L. : Oui parce qu’en fait j’ai commencé par faire pas mal d’oeuvres plus brutales, ou moi je pense que j’ai une manière d’être assez brute, et je me rends compte que c’est pas forcément en étant agressive que je me fais le mieux entendre, et donc j’ai essayé de questionner cette agressivité, qui était aussi présente dans mon travail, parce que cette agressivité que je reçois ou que je vois et que je recrée, je me suis mise à me demander comment palier ça. Et en fait justement, je trouve que les violences qui se voient pas elles nous concernent vraiment tous. C’est ça que je trouve intéressant. Les violences invisibles ne sont pas moins fortes.

S.B. : Qu’est-ce que tu veux dire par violences invisibles ?

P.L. : Déjà les violences qui se passent dans les foyers, c’est une violence invisible. Notre société patriarcale et coloniale a une violence invisible quotidienne, tout notre fonctionnement est violent, la façon dont les choses sont organisées. 

S.B. : Tu parles de plus en plus de l’importance dans ton travail du féminisme, et de l’engagement. Dans quelle mesure ton engagement a-t-il un impact sur l’évolution de ton travail ?

P.L. : Je pense que déjà ça a eu un impact fort dans ma vie. Se rendre compte à une vingtaine d’années que les choses qui t’arrivent n’arrivent pas qu’à toi, d’écouter, de lire des personnes et de se rendre compte que c’est le quotidien de presque tout le monde, et de pouvoir l’expliquer, ça m’a vachement libéré. Parce que toi tu es dans une violence et tu te remets en question, et du coup c’était hyper libérateur, et cette libération elle prend forme dans mon travail je pense. Quand j’étais aux Beaux-Arts, d’une manière conceptuelle et formelle, je faisais pas mal d’autoportraits, de vidéos de moi, de plans fixes, où je me violentais, où je me mettais de l’eau en pleine face, ou alors je mettais à distance la violence, ou je fuyais. Pas mal de mes pièces étaient dans des boîtes. Il y avait comme une violence que tu subis, que tu ne comprends pas et que tu rejettes avec colère.

S.B. : Pour contextualiser, j’ai cette série de trois vidéos en tête, qui s’appelle Les Feux, une ou tu reçois de l’eau sur toi, une où tu balances de l’eau sur la caméra, et une autre où tu es immergée sous l’eau, et on te voit d’un coup émerger. 

P.L. : Mais parce qu’en plus je pense que j’avais peur ou que j’avais pas envie de demander à quelqu’un d’autre de le faire. J’avais besoin de le faire mais j’avais pas envie de faire un peu subir ça à quelqu’un d’autre. Du coup je le faisais moi-même. Et au fur et à mesure, en comprenant, on peut expliquer, et quand on peut expliquer on peut commencer à travailler sur les autres, on n’a pas le même regard. Avant je subissais et maintenant j’essaye de rentrer en résistance, et en rentrant en résistance on ne dit pas juste que c’est pas okay, on propose quelque chose. Si c’est pas okay de montrer les femmes comme ça au cinéma, alors comment on montre ? Comment je veux être vue, comment je veux montrer ? Et ça c’est pas évident.

S.B. : Justement, sur cette question de décaler le regard, ce dont tu as un peu parlé, c’est la question de la représentation du regard féminin, notamment désirant, et comment il se matérialise. Ca ce sont des choses sur lesquelles tu es en train de travailler, notamment avec la nouvelle expo.

P.L. : En fait je pense que ça vient des images que tu voies, de la position dans laquelle on te met, et même des retours qu’on te fait sur ton corps sensuel. justement, tout a commencé avec cette vidéo de l’eau froide, avec cette sensualité qui est présente, mais qui était pas du tout l’origine, et moi je trouve ça très  bien qu’elle arrive, mais en fait je me suis demandé si, si c’était deux hommes, s’il y avait encore eu cette sensualité dont on me parlait, parce que c’est beaucoup des hommes qui me disaient que c’était sensuel. Ca m’a posé la question de “c’est quoi être sensuel ? Pourquoi je suis sensuelle ?” Et qu’est-ce que je trouve sensuel chez les autres ? Donc j’ai essayé de le chercher et de le décrire, et c’est fou parce que plus on se pose la question, plus on se rend compte qu’il y a pas mal de nos désirs qui sont conditionnés par ce qu’on voit et par la société, du coup est-ce que ce sont vraiment nos désirs ? C’est une question à laquelle j’ai pas fini de répondre, parce que c’est flou, et je sais même pas combien de temps ça peut mettre à ne plus être flou, à savoir si c’est bien moi qui aime ou si c’est moi qui ai appris à aimer ça. Du coup par la vidéo, ,par le fait de filmer, par le fait de demander aux autres, c’est un truc ! Quand je demande à mes modèles s’ils veulent bien poser pour moi nus, il y a un truc challengeant et je me suis vraiment demandée comme je voulais que ça se passe pour que la personne se sente pas mal à l’aise, pour pas moi me sentir mal à l’aise, pour ce que je crée ça soit safe, parce que c’est pareil, moi je veux une belle image, une vidéo qui parle, mais je veux pas mettre les gens mal [rire] et quand on entend des histoires de réalisateurs… Dans quelle situation on met les gens, ça questionne sur comment moi je dirige, parce que moi c’est pas un truc inné il faut que j’apprenne, j’ai dû me faire un peu violence pour un moment décider de diriger les gens, que je pouvais le faire, que c’était okay, que ma manière de travailler était okay.

S.B. : Et est-ce que le fait d’avoir entamé une pratique chorégraphique à côté, commencer à diriger des gens dans les performances notamment, a aidé ? Parce que c’est intéressant, tu dis que tes premières vidéos, tu voulais que personne y touche, tu voulais imposer ça à personne, et maintenant, tu te mets de plus en plus en retrait et tu mets d’autres corps devant toi, qu’on voit. Est-ce que la chorégraphie a aidé par rapport à ça ?

P.L. : Complètement, échanger verbalement et physiquement avec des gens sur ma pratique et sur ce que je propose, c’est vachement nourrissant. Et en plus ça donne confiance parce que j’ai confiance en moi, et en les gens, et du coup ça nous gonfle de confiance ! Par exemple, j’ai écrit une performance qui s’appelle “De la douceur”, où du coup on montrait un homme et une femme, et j’ai décidé de la faire interpréter par d’autres hommes et femmes et de mélanger, et c’était beau de voir ces mouvements réinterprétés, que les gens s’appropriaient, et c’était hyper inspirant. Et de là j’ai créé autre chose, parce que les performeur.se.s avec qui je travaillais étaient tellement dans l’échange que ça donne envie de prendre et de redonner. 

Pauline Lavogez, Deux vues de la performance De La Douceur II, 2020
© Pauline Lavogez

S.B. : Et sur ton travail chorégraphique, est-ce que tu t’inscris dans une lignée, ou en tout cas des influences qui viennent de l’art contemporain, de la danse contemporaine ou de la performance ?

P.L. : Moi je suis assez admirative de tout ce qui est danse contemporaine, arts vivants, c’est vraiment là où moi en tant que spectatrice j’ai eu les plus fortes émotions, et je pense que c’est vraiment ça qui m’a donné envie de créer et qui m’a ouvert les possibles et m’a fait faire des trucs no limit. J’ai eu la chance d’aller à pas mal de festivals d’Avignon pendant l’été parce que j’y travaillais, et du coup tu rencontres des artistes, il y avait cette proximité du spectacle et du spectateur à l’artiste qui sont ouf. 

S.B. : Tu as un spectacle en tête ou quelque chose qui te revient comme émotion première ?

P.L. : Moi c’est la trilogie de Romeo Castellucci, où il a réinterprété Dante. En gros il a fait l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis. il décide pour l’Enfer de faire un spectacle dans le palais des papes où il y a des chiens, où il y a plus de limite, tu sais pas si c’est du théâtre, de la danse, y’a un mec qui grimpe à mains nues, tout se mélange, c’est ouf, moi j’ai encore des images alors que c’était il y a plus de dix ans. Après le Purgatoire où il fait un spectacle classique de théâtre qui met dans une sorte de malaise infini. Et il finit par une installation dans une église où tu fais la queue, il fait 30 degrés, tu vois tout seul pendant une minute un piano dans une église dans l’eau, et voilà ça dure une minute, tu vois ça et tu t’en vas, et c’est incroyable. [Rire] Je revois les images et j’y suis encore, et ça m’a transportée, et c’est ouf. Et c’est pour ça, c’est ça ! Cette histoire de narration dont tu parles, d’avoir des étapes et comme ça les choses se connectent, et tu fais les connexions que tu veux en tant que spectateur. J’adore, tu en as assez pour capter ce qui se passe mais c’est à toi de taffer, parce que c’est du taff d’être spectateur. Je trouve ça bien de laisser plein d’interrogations et plein de non-dits pour que toi tu puisses faire tes propres liens.

S.B. : Tu pars à Montpellier à la rentrée pour faire des études de chorégraphie justement. Est-ce que tu y vas avec un projet en tête déjà ? Dans quel état d’esprit tu y vas ?

P.L. : J’y vais avec plein d’espoir ! [Rire.] J’y vais avec une performance solo que j’ai entamée, et ce cycle de chorégraphies avec “De la douceur”, donc je me dis qu’il y a ça, et après il y a aussi ce truc qu’on va être une promo de sept avec cinq étrangers et je pense que ça va être une rencontre de ouf et que ça va nourrir, je peux pas me dire que je vais aller là bas et ressortir pareil, ça va forcément me chambouler. Mais c’est pour ça que j’y vais d‘ailleurs. Même là d’ailleurs, la suite de “De la douceur” elle est née de l’année que j’ai passé au Wonder Zénith dans l’atelier, et c’est parce que j’étais là bas que j’ai fait tout ça, et j’aurais été ailleurs j’aurais fait complètement autre chose, du coup j’ai hâte de voir ce que je vais faire à Montpellier. 

S.B. : Avant de conclure avec une question chère à Camille, j’aimerais t’en poser une qui est importante pour moi. Je trouve qu’en tant que critique on parle souvent des œuvres qu’on voit, donc les œuvres que les artistes jugent “réussies”. Je trouve ça intéressant aussi de parler des œuvres que les artistes jugent “ratées”. Pourrais-tu parler d’une œuvre que tu juges “ratée”, qu’est-ce qu’elle était, et pourquoi elle était “ratée”, et comment un tel jugement peut arriver ? A quel moment es- tu arrivée à la fin de ce processus ?

P.L. : Je pense que… Je sais pas si j’arrive à la fin du processus. Pour Fusions Froides, l’exposition dont tu parlais, au début, je voulais mêler les corps, je voulais que ça se mêle ensemble. Et du coup j’ai commencé à faire l’apprenti chimiste, ce que je ne suis pas du tout et que beaucoup d’artistes font beaucoup mieux. Et j’ai passé des semaines à faire des mélanges, et rien n’y a fait. Et ça c’est un truc raté [rire] mais après je sais pas, j’ai l’impression que pour l’instant j’ai pas eu assez de temps et d’opportunité de faire mon art pour vraiment avoir le temps d’aller jusqu’à la fin et rater. Et puis c’est quoi rater ? 

S.B. : C’est bien la question. 

P.L. : Je pense qu’il faut prendre de la distance avec ce qu’on produit. Aux Beaux-Arts… Je pense que j’ai raté beaucoup de choses ! Je montrais et je pleurais. Parce que c’était jamais comme je voulais. Mais en fait c’est jamais comme tu veux, et je pense qu’au fur et à mesure t’apprends que c’est jamais comme tu veux, que ça répondra pas, que ça posera de nouvelles questions. Du coup je m’attache à me dire que ce que je voulais, c’est pas ce qui se passe, c’est un échange, échange avec la matière, la personne, la caméra. Et après on fait mieux la prochaine fois. Parce que je pense que c’est ça au final. Il y a toujours de nouvelles questions donc c’est sans fin. Peut-être que si un jour il y a plus de questions, j’aurai vraiment réussi, et là j’arrête ! [Rire]

S.B. : Camille a l’habitude de toujours conclure avec cette question, et elle m’est aussi très importante : est-ce que tu réussis à vivre de ton travail ? Et sinon quel est ton modèle économique personnel ?

P.L. : Clairement, je ne vis pas du tout de mon travail, mais alors pas du tout. Depuis deux ans je commence à être rémunérée de temps en temps pour ce que je montre, légèrement, ce qui ne suffit pas à me produire. Du coup maintenant je commence à trouver des moyens de production qui ne me payent pas moi. Ma pratique… est pas ouf, j’ai pas choisi les bons médiums, la vidéo, la performance, l’installation… Je pense qu’il faut être patient [Rire]. C’est possible hein, mais moi ça m’est pas encore beaucoup arrivé de vendre, mais j’y crois ! C’est quand même dommage que dans le milieu de l’art contemporain ce soit accepté qu’il y ait de l’argent nulle part et que tout se fasse gratuitement, et plus que gratuitement. J’en parlais, mais c’est plus que précaire, c’est dépenser de l’argent pour pouvoir travailler, mais qui fait ça ? [Rire] Du coup j’ai un peu de questionnements… Ca veut dire quoi, que si t’es pas soutenu ou si t’as pas la rage, bah tu arrêtes, parce que moi mes parents me donnent pas d’argent, j’ai pas d’appartement à mon nom, et du coup ça veut dire que je dois travailler deux fois plus, faire mon taff alimentaire et mon taff d’artiste. Je sais pas, c’est marche ou crève, du coup payer c’est soutenir. 

S.B. : Tu as un taff alimentaire à côté du coup ?

P.L. : Oui ! Je suis un peu couteau-suisse. J’ai fait du graphisme, j’ai fait du montage d’exposition, jusqu’à ce que je me rende compte que les mecs sont plus payés, du coup c’est chiant. J’y crois. [Rire]. 

S.B. : Merci beaucoup à Pauline Lavogez d’avoir répondu à ces questions. Merci encore à Camille pour cette invitation. Il faudrait que j’ai un mot de remerciement mais Camille est beaucoup plus à l’aise donc je vais la laisser conclure. 

C.B. : Merci Samuel et Pauline, je sais pas vous mais j’ai été super touchée par le rapport qu’entretient Pauline à l’échec. Je trouve que le regard qu’elle pose dessus est super fort. Et puis Paulien bosse sur les masculinités, donc évidemment, j’adore ! Surtout quand elle exprime ses questionnements quant à son propre désir, parce que c’est pas évident d’identifier ce qui relève du libre arbitre ou non, quand on parle de désir, et c’est hyper dur à identifier quand ça relève de l’intime, de ce qui se passe au fond de nous. On imagine parfois que c’est vierge de tout matraquage médiatique ou social, alors qu’au contraire on désire des choses aussi parce qu’on nous a appris à les désirer, et je trouve ça génial que Pauline fasse partie de ces artistes qui entreprennent de trouver de nouvelles représentations, donc merci !

Quant à vous, cher.ère.s auditeurices, comment ne pas vous remercier pour votre écoute, votre engagement et votre soutien ? PRESENT.E n’a que quelques mois et vous êtes de plus en plus nombreux.ses à écouter les échanges avec les artistes. Grâce à vous j’ai eu plein de moments de joie durant cette année pourrie, j’ai même eu un article dans les Inrocks et ça je pense que c’est le plus beau cadeau qu’on pouvait me faire. A ce rythme-là je pense qu’on aura bientôt un créneau quotidien d’une heure sur France Culture ! [Rire] Plus sérieusement, je vous remercie, j’espère que ce hors série vous aura plu. Comme d’habitude, je remercie David Walters d’avoir accepté que j’utilise sa musique pour le générique, grâce à lui j’ai toujours la pêche quand je commence à monter un épisode. J’ai encore plein de projets pour l’année qui arrive, j’ai hâte de vous en parler davantage, mais d’ici là prenez soin de vous et de vos proches, profitez des fêtes, et même si vous êtes seul.e.s j’espère que vous réussirez à vous faire plaisir. Je vous embrasse fort et je vous dis à très vite. 

REMERCIEMENTS : Un immense merci à Cassandra Levasseur d’avoir retranscrit cet épisode.

Publié par La vie d'artiste

Auteur·e, amateur·rice d'arts et de mots, cinéphile, mélomane, dramatique et excentrique, théinophile et noctambule.

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