IEL PRÉSENT.E #2

IEL PRÉSENT.E, c’est un hors-série qui multiplie les regards. J’en suis profondément convaincue, tout point de vue est nécessairement particulier et situé. Et le mien n’en est pas exempt. Il existe autour de moi d’autres manières de penser, d’autres façons d’envisager les choses, d’autres possibilités d’existence. Seulement pour découvrir cela il faut savoir se taire puis écouter les autres. 

Et c’est ce que j’ai essayé de faire avec IEL PRÉSENTE.

Pour chacun des épisodes de ce hors-série je me suis éclipsée et j’ai confié mon micro à un ou une critique d’art ou commissaire d’expositions. Toutes et tous ont eu carte blanche dans la réalisation de l’épisode : du choix de leur invité.e à la rédaction des questions. Les entretiens de IEL PRÉSENTE sont donc gorgés de mots, d’interrogations et de manières de penser qui ne sont plus uniquement les miennes. Allez, je vous présente la personne à qui je vous confie aujourd’hui. 

Aujourd’hui l’épisode de IEL PRÉSENTE est pensé par une historienne de l’art troublée par l’absence de cours sur les artistes femmes durant ses études, elle décide de lancer en mars 2020 un format vidéo d’une dizaine de minutes pour mettre en avant l’une d’entre elles : Diane Arbus, Yayoi Kusama, Claude Cahun et Marcelle Moor, etc. Chaque semaine, elle se focalise sur une œuvre nouvelle. Son boulot est bourrée d’intelligence et d’énergie, c’est donc avec beaucoup de fierté que je confie mon micro à Margaux Brugvin pour cet épisode de IEL PRÉSENTE. Bonjour Margaux ! 

M.B. : Bonjour Camille ! 

C.B. : Est-ce que tu peux nous en dire un peu plus sur l’artiste que tu as décidé d’inviter ? Est-ce que tu peux nous dire ce qui t’a plu et ce qui te touche dans son travail ? Comment tu l’as rencontrée ? 

M.B. : J’ai décidé immédiatement d’inviter Nathanaëlle Herbelin. 

C.B. : C’est vrai que ça ne t’a pas pris beaucoup de temps. 

M.B. : Oui à peu près une demi-seconde. [rire] La première fois que j’ai rencontré l’oeuvre de Nathanaëlle c’était en mai 2018 à la fin d’un long hiver pour moi et je venais de démissioner d’un travail infernal et j’étais allée récupérer un peu d’énergie dans le sud de la France et tenter de me souvenir de pourquoi j’aimais l’art en faisant le tour des musées dans le coin. En passant à Avignon, je suis allée voir la collection Lambert. Je me souviens hyper bien de cette visite. J’étais quasiment seule dans le musée. Il n’y avait aucun bruit. Une lumière dorée dans les salles blanches. Toutes les expositions étaient hyper belles. C’était un vrai moment de calme et de volupté. A la toute fin de la visite, il y avait une petite sélection d’œuvres de jeunes artistes et là je suis tombée en admiration devant une peinture dont le sujet était très simple, dont le sujet était presque anecdotique. C’était une table blanche, recouverte d’un chemin de table bleu et blanc, il y avait quelques objets sur la table, je me souviens d’une enveloppe craft, d’une brosse et d’un miroir de poche. Derrière la table, un mur blanc. SI je me souviens bien, il y avait un coin de porte en bois, une planche bleue fixée au mur au-dessus de laquelle il y avait un miroir qui reflétait la pièce vide. C’était un coin de maison qui ne voulait rien dire, qui ressemblait aux souvenirs qui surgissent parfois sans raison. Parfois tout à coup j’ai le souvenir de la cuisine de mes grands-parents qui m’arrive, ou la salle à manger d’une maison que mes parents avaient loué au bord d’un été à la mer, ou encore les coquillages exotiques posés sur le bord du lavabo quand j’étais petite, un petit crucifix et un brin d’olivier qui me perturbaient beaucoup quand j’allais chez une amie d’enfance. Je ne peux pas expliquer pourquoi ces images me reviennent, mais elles arrivent tout à coup. Cette œuvre de Nathanaëlle, ça aurait pu être un de ces souvenirs mais c’était le souvenir de quelqu’un d’autre. Il y avait quelque chose de fascinant à observer dans ce souvenir, cette image, cet endroit que je ne connaissais pas. Ca devait tenir à la qualité de la composition peut-être, aux choix des couleurs, aux délices inexplicables de voir une peinture bien faite, mais cette peinture m’a rendue extrêmement sereine, et j’ai été prise pour le reste de la journée par une douce mélancolie. Depuis, j’ai guetté toutes les apparitions des œuvres de Nathanaëlle, sur Instagram d’abord puis dans des expositions collectives. Comme jolie histoire d’amour de 2020, un jour elle m’a envoyé un message sur Instagram pour me proposer de venir la voir à son atelier et c’était une très belle après-midi dans son atelier aux immenses fenêtres où je l’ai écouté parler de sa vie, d’Israël et de peinture. J’espère que ce podcast, cette discussion, sera aussi douce à écouter, que le souvenir que j’ai de ma première visite chez elle. Salut Nathanaëlle ! Et merci d’avoir accepté mon invitation… 

N.H. : Waou trop beau. Je ne connaissais pas cette histoire. 

M.B. : C’est vrai ? Je ne t’avais pas raconté ? Eh beh voilà tu le sais ! Alors pour commencer, je pense que j’ai commencé à mieux te comprendre en discutant avec toi des lieux où tu as grandi, les raisons pour lesquelles tu as quitté Israël pour venir étudier en France. Est-ce que tu veux bien commencer par raconter toute cette histoire ? 

N.H. : Je me rappelle, j’ai voulu venir en France parce que c’était mon rêve de faire les Beaux Arts. En fait, j’ai grandi à Israël toute ma vie, mais mon père est français, il est parisien. Aujourd’hui, mes parents sont divorcés, mais il y est encore, ça fait quand même 35 ans. Donc je suis venue en France et un jour mon père m’a amené aux Beaux-Arts parce que j’aimais beaucoup dessiner. Depuis ce jour, c’est devenu une fixation pour moi d’y entrer. A chaque fois que ça allait pas dans ma vie, je me disais que de toute façon j’allais me casser aux Beaux-Arts donc ça allait. [rire]. Il fallait faire l’armée, j’avais beaucoup de choses à finir en Israël, mais dès que j’ai eu fini, je suis partie. 

M.B : C’est combien de temps l’armée ? 

N.H. : Trois ans. On est obligé de le faire. Mais j’ai fait une année de service social en plus avec ma sœur. Souvent tu te retrouves à l’armée avec des rôles un peu débiles et au moins cette année de service sociale te permet de faire des choses avec un peu plus de valeurs. Moi j’étais guide des excursions dans le service militaire. L’année d’avant j’ai travaillé dans un orphelinat. Ça a beaucoup bouleversé ma vie. Il y avait beaucoup d’enfants qui avaient été abusés sexuellement. Le service social en Israël est basé sur des bénévoles, pas du tout comme en France où c’est bien financé. C’était dur, j’avais envie de quitter tout ça pour partir aux Beaux-Arts. 

M.B. : Il n’a jamais été question que tu restes en Israël pour que tu fasses de la peinture ? 

N.H. : Je me rappelais qu’en Israël il fallait tout le temps parler politique, que ma peinture soit engagée, que ce n’est pas du tout légitime de faire de la nature morte par exemple. Et je le comprends. Mais je n’avais pas envie de faire ça. J’avais envie d’apprendre à peindre déjà. J’ai beaucoup appris à peindre dans des cours personnels en Israël avec des peintres soviétiques. J’ai vu que personne n’arrive à se libérer de cette obligation de la peinture engagée, politique. Tout ce qui se passe est tellement lourd qu’il faut forcément en parler. Et je suis entièrement d’accord. Mais ce que j’aimais dans les Beaux-Arts c’est que ce sont des personnes du monde entier qui arrivent avec leurs histoires. J’avais envie de plus d’universalité. C’était magnifique les Beaux-Arts, j’ai adoré. 

M.B. : Oui donc c’était pas un rêve qui s’est brisé, tu n’as pas eu de désillusion ? 

N.H. : Non pas du tout, au contraire. Le jour où je suis arrivée et qu’il y avait les résultats d’admissibilité, j’étais tellement bouleversée que je suis rentrée sans regarder la liste. Le gardien m’a demandé si j’avais regardé la liste, j’ai répondu que non, il m’a demandé mon nom et prénom, je lui ai donné, et il m’a répondu que c’était bon. Je me suis accroupie. Le gardien m’a demandé si j’allais bien. En fait, j’étais tellement heureuse. C’était vraiment un “dream come true” (“rêve qui devient réalité” en anglais). Je ne sais pas si vous vous rendez compte, mais venir du Moyen Orient à Paris à cette époque pour faire des études d’art, à cette époque c’était complètement fou. Quand j’ai eu fini mes cinq années aux Beaux Arts, je me suis demandée si je devais rentrer en Israël ou pas, mais non j’ai eu envie de rester à Paris. Paris est extrêmement généreuse avec moi. C’est tellement bien d’être peintre ici, les gens comprennent ce que je veux dire. Rien que de comprendre la nécessité de la peinture. Juste ça, c’est déjà énorme. 

M.B. : Et puis, tu as un atelier absolument magnifique. Ca je crois que c’était plus long. 

N.H. : Oui, mais avec la DRAC (Direction Générale des Affaires Culturelles), c’est allé assez vite. J’ai l’impression qu’en France, ils veulent que les artistes restent, et ça fait plaisir. 

M.B. : C’est génial que tu dises ça. On ne se rend pas vraiment compte de ça quand on vit en France. 

N.H. : Non parce que vous avez l’habitude. Aussi par exemple d’avoir un système social c’est tellement rare. 

M.B. : Pour revenir à ta peinture, il y a quelque chose de vraiment atemporel dans ce que tu fais. Il y a certaines de tes œuvres qui me rappellent presque les primitifs italiens, au tout début de la Renaissance. Peut-être que ça tient à la composition qui est très simple, souvent assez dépouillée, mais toujours très efficace, avec des figures qui sont un peu hiératiques. Est-ce que c’est une période qui t’inspire ? De manière générale, quels sont les mouvements artistiques, les peintres, ancien.ne.s ou contemporain.e.s, qui t’ont inspiré et qui continuent aujourd’hui à te nourrir ? 

N.H. : J’adore les XIV et XVe siècles italiens oui, Fra Angelico, Giotto notamment ! C’est très simplement fait, on sent vraiment le récit en peu d’éléments. En même temps, dans un tableau de saint Augustin qui pleure dans son jardin de Fra Angelico, on peut projeter énormément d’autres histoires que son histoire à lui, parce que c’est tellement simplement peint. Et c’est ça aussi que j’essaie de faire. Sinon pour d’autres périodes, j’aime particulièrement le fait que certains artistes semblent ne pas coller avec la création de leur temps. Par exemple El Greco, Morandi, ou Balthus. J’aime bien Hans Holbein aussi. C’est très froid, j’adore. Je regarde beaucoup la peinture allemande. La plupart du temps c’est à l’opposé de ce que je fais, mais j’adore regarder ça. 

M.B. : Pour rebondir sur cette idée des peintres en dehors de leur époque, est-ce que c’est parfois quelque chose que tu ressens ? 

N.H. : Oui bien sûr. Aujourd’hui, tout le monde peint de manière réaliste et c’est pas du tout un problème, c’est très bien vu.

M.B. : Oui il y a eu ce débat de savoir si la peinture avait encore du sens. 

N.H. : Oui dans les années 90. Donc on n’est plus du tout dans cette problématique et je préfère parce que déjà que la peinture en tant que médium c’est une bataille au quotidien, alors devoir aussi se battre pour elle, ce serait peut-être déconcentrant. Non mais pourquoi je me sens un peu à part ? Déjà parce que je suis étrangère. Et parce que je parle énormément de choses israéliennes et je me demande comment c’est perçu. Je me demande si ce public qui ne vient pas d’Israël et qui n’a jamais vécu ce qu’on vit là-bas, comprend exactement ce que j’ai voulu dire dans mes peintures. En même temps, je n’ai jamais montré mon travail en Israël encore, et à chaque fois que j’ai voulu, ça ne s’est pas forcément fait. Peut-être que je ne le voulais pas vraiment aussi. Je suis partie de ce pays avec beaucoup de colère et là la première fois que je vais montrer mon travail, ce sera en janvier, dans un centre d’art palestinien. C’est la première fois que je montrerai mon travail à des Israéliens. C’est assez effrayant pour moi d’envisager leurs réactions. J’ai hâte de voir comment ils vont me comprendre, s’ils réagissent différemment des Français ou des Américains.

M.B. : Ça va être super intéressant parce que par exemple il y a une de tes œuvres, je ne sais plus comment elle s’appelle, un petit outil qui sert pendant les… 

N.H. : Le netilat yadayim c’est pour se laver les mains pendant la prière. 

M.B. : Oui, voilà. Cette pièce je l’ai trouvée très belle mais de manière très formelle dans son esthétique, parce que je n’avais pas les codes culturelles pour comprendre à quoi elle renvoyait. Et quand je l’avais partagé sur instagram, j’ai eu deux messages de personnes juives, qui du coup ont réagi totalement différemment à cet objet et étaient extrêmement touchées. 

N.H. : Est-ce que ça ne va pas leur sembler complètement banal ? Alors qu’en France ça intrigue parce qu’on ne sait pas à quoi cela renvoie. 

M.B. : Je ne suis pas sûre qu’ils trouvent cela banal. Une des filles qui m’a envoyé un message sur Instagram qui m’a dit “Maintenant à chaque fois que je verrai cet objet, je le verrai de façon différente, parce qu’elle a réussi à le rendre différent.” Il y a plusieurs de tes œuvres, où il y a un seul objet, ça peut être un objet qui a du sens, comme celui-ci, mais parfois c’est un tancarville pour accrocher le linge, ou une pastèque, etc. Comment et pourquoi tu choisis ces objets ? Est-ce qu’il y a toujours un sens derrière ? 

N.H. : Je choisis tout de manière intuitive. Mes amitiés aussi. Quand je peins un tableau avec un tipi, c’est un tipi IKEA. J’ai fait du babysitting à ce moment-là, j’ai trouvé ce tipi chez quelqu’un et je l’ai peint. J’ai pas du tout pensé à la question de la symbolique de l’abri quand je l’ai fait, mais ça vient après coup. C’est comme si c’était mon psy la peinture, on peut me lire dedans. 

M.B. : Oui en fait dans tes toiles, c’est souvent des sujets très intimes dans lesquelles on peut projeter énormément de choses. Je sais que Camille Bardin a eu une expérience très personnelle aussi avec une de tes toiles où elle a projeté beaucoup de sa vie dans ton travail. Et ça a été exactement pareil pour moi, mais pour toi c’est exposer son intimité donc il y a ce processus un peu de psy dans ta peinture. 

N.H. : Oui mais en fait c’est tout simple comme système. Plus je suis honnête, plus je vais toucher au fond de vous. Je pense qu’on vit tous un peu les mêmes sentiments. Si on en parle, d’ailleurs entre femmes ça arrive plus souvent, on trouve énormément de similarités et de problèmes ou de sentiments en commun. Plus je vais être honnête, plus je vais gagner en communication. Ce qui est dur ce n’est pas d’exposer ce que je sens pour de vrai, je suis très extravertie dans ce sens. Mais ce qui est le plus dur pour moi c’est de savoir ce que je ressens pour de vrai. Des fois j’ai pas du tout envie, à l’atelier, de rentrer comme ça dans des zones très intimes. J’ai perdu mon beau-père il y a peu de temps, j’étais en Israël pendant le confinement, et je suis revenue à l’atelier et je me suis trouvée complètement sur la surface. J’avais pas envie de plonger dans cette zone de deuil et tout ça. Dans l’atelier il s’est passé que des trucs de surface, c’était hyper chiant. C’est une façade de façade. Petit à petit, avec du temps à l’atelier, tout d’un coup ça s’est ouvert. J’ai commencé à faire de la peinture à l’huile. C’est ça qui est dur, ce n’est pas d’être honnête, mais de trouver ce qui est vrai et ce qu’il se passe. Pour des objets c’est pareil. Aller de manière intuitive vers un objet ou peindre quelqu’un ou un intérieur ou un paysage c’est toujours le même système. Si ça t’attire, vas-y, et après sois assez honnête avec toi-même pour comprendre pourquoi tu l’as choisi. 

M.B. : C’est hyper intéressant. Du coup, c’est souvent en peignant que tu comprends pourquoi tu as choisi tel ou tel motif. 

N.H. : Oui, la dernière fois qu’on a parlé toutes les deux, on parlait du portrait, et comment choisir les modèles. En te parlant, je me suis dit que j’ai choisi ces personnes parce que quelque chose me touche en eux. Si je vois quelqu’un de perdu, de très amoureux, un geste qu’il a pu faire pour quelqu’un d’autre. Je ne peins pas des visages, mais des choses en eux qui m’ont touché. 

Nathanaëlle Herbelin, Soeur, 2018

M.B. : C’est très beau. J’ai jamais vraiment su pourquoi j’aimais ce que tu faisais, comme je ne peux pas dire non plus par exemple pourquoi j’adore Jackson Pollock. Je crois en fait que c’est quand on est face à une intimité et une honnêteté universelle qui nous touche profondément.

N.H. : Tu as raison. Pollock va “directement” ou plutôt va à l’essentiel dans sa peinture. 

M.B. : Dans ton travail aussi on retrouve cet aspect d’essentiel, mais je pense que le fait que ce soit figuratif ça ajoute énormément de subtilité et peut-être de possibilités d’interprétation et de s’attacher à quelque chose pour le spectateur et j’ai très hâte de voir comment vont réagir d’autres personnes de plusieurs nationalités. Tu as commencé un projet que je trouve hyper intéressant et ambitieux et différent de ce que tu as fait jusque là. 

N.H. : C’est vrai que c’est très différent. Mon amoureux habite à Tel Aviv à côté de la gare centrale, c’est un endroit où les Erythréens sont arrivés à pied jusqu’à 2012. Ils sont tous relogés en Israël. Ils sont pris dans des bus à la frontière avec l’Egypte, ils font deux semaines de “prison” à Be’er-Sheva, la capitale du désert, et ensuite ils sont envoyés au sud de Tel Aviv. Aujourd’hui, ils sont 70 000 à peu près qui habitent là bas, un peu à Jérusalem aussi, mais surtout à Tel Aviv. Nous on habite là-bas, dans un immeuble assez magique où il y a énormément de gens du monde qui habitent là bas et David, mon compagnon, a une approche très amicale avec ces gens-là. Il a une énorme terrasse sur le toit de l’immeuble, et il accueille tout le monde, c’est devenu la terrasse commune. Les Erythréens sont orthodoxes et font énormément de cérémonies, ils ont une vie commune très riche. Je les ai beaucoup regardés et je leur ai beaucoup parlé. J’ai décidé de faire le portrait de cet immeuble, comme chez George Perec dans La vie mode d’emploi où l’exercice c’est juste de faire un portrait. Je fais beaucoup de peinture in situ et j’ai été beaucoup accueilli chez eux. Ils voulaient tous que je fasse leur portrait. En revenant à Paris, j’ai continué cette série en faisant plusieurs portraits d’après photographies, comme une peinture du souvenir. Récemment, ils ont décidé de faire une cérémonie pour mon grand-père. Ils étaient quinze, ils ont cuisiné, fait du café, etc. c’était magique et tellement touchant. Ça m’a donné énormément de matériel pour ce projet. C’est très différent de ce que je fais d’habitude parce que ça devient très spécifique, beaucoup moins universel et atemporel, mais très in situ. Pourtant, j’espère que ce ne sera pas perçu uniquement comme ça, mais que les spectateurs arriveront quand même à s’identifier. Nos voisins les plus proches sont Zina, Béré, Michael et Emmanuel et ils habitent à quatre dans 14m2. Ils sont très religieux du coup ils ont fait dans ce tout petit espace un temple orthodoxe avec des icônes toutes noires imprimées d’Internet. Je les ai peints, j’ai peint leur chambre, leur portrait assis quand ils m’ont accueilli avec un smoothie avocat banane. C’est une peinture que j’ai eu du mal à faire, c’est très dur parce que c’est quatre personnes, huit mains, et surtout c’était dur de les rendre eux, c’est-à-dire que cette fois-ci, c’est pas un truc vague, c’est vraiment leur portrait. J’avais un technicien qui est venu à la maison il y a quelque temps à Paris, il a regardé ces portraits et il m’a dit “C’est des Erythréens non?” et ça m’a fait tellement plaisir qu’on puisse reconnaître ça. Et c’est très dur ce projet, ça va prendre du temps.

M.B. : C’est super intéressant parce que ça change de ce que tu fais d’habitude qui est beaucoup plus intime. Ca pourrait paraitre un peu moins universel, mais en fait cette image moi la première fois que je l’ai vue, je ne savais pas du tout qu’ils étaient Erythréens et l’oeuvre était encore en cours, donc il n’y avait pas encore autant de détails, et moi ça m’a énormément rappelé de souvenirs des hommes dans le sud de la France, ou chez une amie algérienne où j’allais souvent quand j’étais petite, où il y avait ces réunions d’hommes autour de la table avec leur café. Du coup ça m’a évoqué quelque chose de très intime et de très ancien. 

N.H. : Plus c’est réaliste, plus je vais être dans les détails de ce qui leur arrive exactement chez eux. Par exemple, comment sont leurs meubles, comment sont leurs habitudes et du coup plus ça va être parlant. 

M.B. Finalement, c’est pas si différent de ton travail parce que ça réveille des sentiments enfouis. 

N.H. : Oui parce que ça peut être plus universel dans le sens spirituel, d’autant plus avec cette thématique de l’immigration qui est un gros sujet aujourd’hui. C’est un peu différent dans le sens que c’est très important que ce soit eux et pas d’autres Erythréens, je ne suis pas là pour refaire l’histoire de l’immigration, mais je voulais parler de ces quatre hommes en particulier. Parce que c’est eux que je connais, c’est ça qui est important pour moi. Je ne parle jamais de choses que je ne connais pas. Ce serait prétentieux de ma part. Je me sens légitime de pouvoir en parler parce que je les connais. 

M.B. :  Au sujet de cette peinture, comme tu disais que ça avait été difficile, je me souviens que la première fois que je suis venue dans ton atelier, il y avait un autre portrait de couple où tu me disais que c’était vraiment difficile d’arriver à le terminer. 

N.H. : Oui je l’ai refait au moins trois fois. 

M.B. : Tu as fini par y arriver ? 

N.H. : Euh, non… [rire] Je l’aime un peu plus maintenant mais je vais le continuer. Je ne veux pas le montrer tout de suite. C’est un exercice qui est très dur pour moi la scène de table. J’en ai fait une en 2013 avec deux hommes de ma famille dans le sud de la France, c’était extrêmement photographique et ça m’a énervée donc j’ai abandonné pendant quelques années cette toile. Ensuite, avec une copine on a fait une scène de table en même temps, et j’ai trouvé la sienne tellement sublime que j’ai arrêté la mienne. Ensuite, j’étais en Chine loin de tout, ça m’a vraiment libérée, j’en ai fait une, je la trouve ignoble. Il y a plein de sujets comme ça avec lesquels j’ai du mal depuis des années. Par exemple les oiseaux, j’ai déjà fait une toile, mais j’ai tellement de visions qui me viennent avec des oiseaux et c’est extrêmement dur à peindre si tu veux que ce soit identifiable. Il faut que je trouve une manière de rendre le sujet intéressant et que ce soit une bonne toile. Il y a pleins de sujets comme ça que je réussirai un jour, mais pas tout de suite. 

M.B. : Ca me fascine d’entendre que les peintres parlent de la difficulté de peindre, ou tu me disais que tu voulais réussir à peindre de manière plus épaisse, mais que c’était difficile que ça ne devienne pas « croûteux », effectivement c’est une chose que je déteste. J’ai l’impression que c’est un combat constant de peindre. 

N.H. : Je laisse beaucoup parler la lumière de la toile. Sur une de mes toiles qui représente une de mes voisines à Tel Aviv, tout est rose, et en fait quand c’est rose pale, c’est pas du tout le blanc, c’est juste la toile en réserve. C’est vraiment la lumière de derrière. Lâcher ça, pour moi ça serait comme lâcher le sol, comme voler, tu peux te perdre. J’ai très peur de perdre la luminosité de la toile en voulant la rendre épaisse et que ça devienne une croûte justement. En même temps, j’arrive parfois à surmonter ça. Je suis très “conservatrice radicale”. [rire] C’est intéressant de se fixer des buts et d’essayer d’y arriver. Par exemple, je fais en ce moment une toile avec énormément de feuillages et je me suis dit que ce genre de sujet permettait plus d’expérimentation dans le sens où tu peux sans cesse le recouvrir d’autres feuillages. Je ne veux pas faire du Rembrandt, j’aime bien la légèreté et j’ai envie de la garder. 

M.B. : Autour de cette idée d’expérimentation, il y a beaucoup de tes oeuvres où on voit les repentis, on voit que tu as recouvert de manière très légère un objet dans ta composition que tu as changé de place ou supprimé, ou une perspective que tu as modifiée, et tu les laisses visibles dans tes oeuvres. Est-ce que c’est important pour toi de les laisser là ? ou pourquoi tu laisses encore ces spectres apparents ? 

N.H. : A partir du moment où j’ai appris qu’on pouvait appeler un “repentis” un “fantôme”, j’ai tout de suite adoré les garder. Et puis, voir le processus de création et de réflexion des peintres sur la toile c’est super intéressant. Quand tu vois le coup de crayon sous la couche picturale, tu comprends un secret du peintre, tu accèdes à une certaine intimité. Alors pourquoi pas être généreux là-dessus. Et aussi, quand je peins une chambre par exemple, c’est comme un metteur en scène qui va créer une chambre pour une pièce, il va sélectionner, il ne va pas tout mettre. Moi c’est pareil, il faut que je sélectionne pour créer la chambre de quelqu’un. Je fais beaucoup d’allers retours, et puis j’ai envie de faire voir aussi les mouvements dans la chambre. Donc les fantômes en peinture permettent ça. 

Nathanaëlle Herbelin, Sa chambre, 2019

M.B. : C’est vrai que dans les peintures de chambre en particulier, ça ajoute de la narration à l’œuvre parce qu’on voit ce qui a pu se passer à l’intérieur, comme des traces de souvenirs. Du coup, en plus de la magie de voir comment fonctionne la peinture, ça ajoute encore des couches de signification. 

Pour terminer, Camille Bardin termine toujours ces entretiens par une question qui peut mettre un peu mal à l’aise parce que je suis une bonne française qui n’aime pas parler d’argent. Mais je pense qu’elle est extrêmement importante pour comprendre comment fonctionne le milieu de l’art et ce que ça veut dire d’être artiste. Du coup, est-ce que tu réussis à vivre de ton travail ? 

N.H. : Oui, Camille m’a prévenue. [rire]. Oui, ça fait déjà deux ans que je vis de mon travail. Ça fait extrêmement plaisir. Quand je suis arrivée en France, je ne savais pas qu’on pouvait être artiste et vivre de son travail. Je pensais qu’il fallait forcément avoir un travail à côté, par exemple en étant professeur, en Israël on est tous profs. J’ai découvert une peintre géniale israélienne et elle fait des restaurations en béton, et ça m’a attristée parce qu’elle a 33 ans, elle est jeune, mais elle ne vit pas uniquement de ses créations. Voilà, donc quand je suis arrivée en France, j’ai rencontré les profs des Beaux-Arts qui sont également artistes et qui enseignent par choix, pas par obligation. J’ai halluciné. Quand la première fois, quelqu’un a voulu m’acheter une peinture pour beaucoup d’argent, j’ai encore halluciné. J’adore ce truc de pouvoir dégager de la place à l’atelier. J’ai besoin de faire beaucoup de tableaux ratés, j’ai besoin de beaucoup de place pour expérimenter, du coup quand mes toiles partent je suis heureuse. 

M.B. : Oui c’est pas un déchirement. 

N.H. : C’est souvent un déchirement, mais souvent ça me met dans un inconfort qui me fait peindre. J’aime beaucoup ce système. Par contre, ça m’a pris beaucoup de temps avant de vivre de mon travail. Je n’ai pas du tout envie de mettre toute cette pression monétaire sur mes toiles. Il y a des toiles qui ne se vendent pas, des toiles qui sont extrêmement tristes que personne ne va jamais acheter et c’est OK. Je ne veux pas dépendre de ma peinture. Du coup, j’ai travaillé dans un centre aéré et j’ai donné des cours de peinture pendant huit ans quand j’étais aux Beaux-Arts et après j’ai travaillé dans un hôpital avec des enfants autistes. Je continue encore à travailler avec une classe ULIS. Après, ces dernières années, je vis très bien de ma peinture, j’ai eu pas mal de prix et de bourses, donc j’ai arrêté de travailler à côté, mais ce n’est pas du tout un problème pour moi d’avoir un job à côté pour ne pas mettre de pression sur ma peinture et la laisser complètement libre du marché de l’art, c’est extrêmement important pour moi. Parce que je vois très bien ce qui se vend et ce qui ne se vend pas, et je veux continuer à ne pas être du tout influencée par ça. 

M.B. : C’est génial que tu puisses en vivre ! 

N.H. : Espérons que ça dure ! 

M.B. : C’est plutôt bien parti parce que tu as une très bonne galerie ! 

N.H. : Oui je suis tellement reconnaissante de toute l’aide que j’ai au quotidien, merci à tous ! 

M.B. : Super conclusion pour la fin de cet entretien ! 

C.B. : Merci Margaux et Nathanaëlle, j’ai adoré votre conversation. Je suis bien contente d’avoir laissé Margaux gérer cet épisode parce que je me rends compte que jamais j’aurais posé ces questions à Nathanaëlle. Je connais son travail depuis un moment et je pense qu’elle aurait été une de mes invités prochainement si Margaux ne l’avait pas fait. Sans doute parce que j’ai vécu devant l’une de ses peintures un moment hyper marquant dans ma vie et j’ai très envie de le consigner ici dans cet épisode. C’était il y a quelques années, je venais de me séparer d’un garçon et j’étais super triste, sauf qu’impossible de me morfondre au fond de mon lit parce que j’avais plein d’engagements professionnels. Mon chagrin d’amour et moi-même avons donc été contraints de nous rendre dans quelques galeries. Je vous jure que je retenais mes larmes péniblement, c’était horrible. Dans l’une des galeries que je devais faire était exposée une toile de Nathanaëlle. Elle représentait un couple assis sur un lit qui regardait dans deux directions opposées. Cette œuvre m’a tout simplement coupé le souffle. J’ai été totalement transportée, et je crois que je suis restée devant à la regarder pendant de longues minutes. Je pourrais même pas dire vraiment pourquoi, je ne sais pas, il y avait quelque chose de sourd qui se dégageait de cette peinture et en même temps j’avais l’impression qu’elle hurlait. C’était fou et c’était un des moments les plus incroyables que j’ai vécu en tant que critique d’art. Donc merci encore à elles deux d’avoir participé à IEL PRÉSENT.E.

N’hésitez pas à suivre le podcast sur Instagram parce que j’y glisse plein d’infos et à lui mettre 5 étoiles sur votre plateforme d’écoute préférée. C’est pas grand chose mais croyez moi, ça apporte beaucoup ! Quant à vous, cher.ère.s auditeurices, on se retrouve demain pour le prochain épisode de IEL PRÉSENT.E. Comme d’habitude, je tenais à remercier David Walters pour le générique. Je vous dis à demain, mais en attendant, prenez soin de vous et je vous embrasse !

REMERCIEMENTS : Un immense merci à Cassandra Levasseur d’avoir retranscrit cet épisode.

Publié par Camille Bardin

Critique d'art indépendante, membre de Jeunes Critiques d'Art.

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