AÏDA BRUYÈRE

Bonjour à toutes et à tous. J’espère que vous allez bien. Mon invitée cette semaine est Aïda Bruyère ! 

PRÉSENT.E est un podcast dans lequel je souhaite mettre à jour ce qui vient en amont puis en aval de l’art contemporain. Mes questions portent donc rarement sur les œuvres en elles-mêmes mais davantage sur toutes les réflexions et les doutes qui gravitent autour de celles-ci. Car ici je m’intéresse d’abord à la manière dont la vie de mon invité.e impacte son travail puis à l’inverse à la façon dont son travail vient impacter sa vie. Dans PRÉSENT.E j’essaie de mener les conversations comme j’ai l’habitude de le faire en tant que critique d’art dans les ateliers d’artistes ou à la terrasse des cafés. Sauf qu’ici nous sommes enregistré.e.s et vous avez la possibilité de tout écouter.

JINGLE

SUR TAPIS 

Comme beaucoup d’entre vous j’imagine, j’ai découvert le travail d’Aïda Bruyère lors de la 64e édition du Salon de Montrouge, il y a deux ans. Cette année-là, Aïda avait d’ailleurs remporté le Grand prix du salon pour une œuvre terriblement grisante dont on va évidemment parler plus longuement aujourd’hui. Depuis son travail m’est restée en tête sans que j’ai l’occasion de la recroiser. Je suis donc ravie qu’elle ait accepté d’être mon invitée cette semaine. 


Bonjour Aïda, et merci d’avoir accepté mon invitation. 

Cette œuvre dont j’ai brièvement parlé en intro elle met en avant des danseuses qui font une battle de dancehall.  Déjà est-ce que tu veux bien expliquer aux auditeurices l’histoire de cette danse et les divers contextes dans lesquels elle a vu le jour. Parce que plus qu’un sport c’est une pratique qui fait appel à pas mal de choses que j’ai envie d’aborder avec toi comme la notion d’empowerment, de libération du corps, de réappropriation de son corps aussi et de sa sexualité. C’est aussi une danse qui parle de féminités mais avant tout de féminités noires, ou de la perception du corps noir qu’on a hypersexualisé et essentialisé.

A.B. : Donc pour parler un peu des bases du dancehall, d’après mes recherches c’est une danse qui vient de Jamaïque, des ghettos jamaïcains, et qui est né dans un contexte sociopolitique très compliqué en Jamaïque, environ dans les années 80 où y’avait des gros problèmes politiques en Jamaïque, et en fait le reggae ne suffisait plus aux communautés pour s’exprimer car il était trop pacifique, et le dancehall est arrivé, c’était un peu plus violent, y’avait un soundsystem, des DJs qui arrivaient, il y avait quelqu’un pour chanter par dessus et donc petit à petit c’est arrivé comme ça et petit à petit les femmes ont commencé à rentrer dans le dancehall, et donc moi c’est ça qui m’a intéressée. Dès la première fois que j’ai vu la battle de dancehall, je me suis dit que ça racontait quelque chose et j’ai eu besoin de creuser. Moi je suis pas jamaïcaine donc à priori je connaissais pas, et j’ai eu besoin de chercher, de creuser. J’étais sûre que ça racontait quelque chose de politique, parce que quand j’ai vu ces filles danser je me suis dit que c’était pas juste de la danse. Vraiment c’est violent en fait. Et après j’ai commencé à regarder les vidéos parce que ça se danse beaucoup dans des sortes de raves dans les ghettos jamaïcains. Bon je raconte d’après les informations que je trouve parce que je suis jamais allée en Jamaïque je sais pas vraiment comment ça se passe sur place. mais ce que je vois c’est que c’est des raves, et y’a quelque chose de très théatre de rue, parce que par exemple ils vont mimer des scènes de sexe mais c’est tellement exagéré c’est clownesque. C’est assez drôle mais c’est assez violent à la fois et en fait du coup j’ai trouvé que c’était assez dingue de voir ces filles se réapproprier leur corps, assumer une sexualité, assumer une féminité aussi et une violence avec le corps. Donc c’est comme ça que j’ai commencé à vouloir creuser là dedans et à contacter les danseuses, de savoir comment elles s’y étaient mises, pourquoi elles dansaient ça, qu’est-ce que ça leur apportait, et donc c’est comme ça que j’ai commencé le projet. Et du coup je me suis dit que si le dancehall était né dans un contexte politique violent je vois pas pourquoi aujourd’hui ça pourrait pas être encore un outil politique. Je vois pas pourquoi ça aurait perdu de son côté politique, sachant que le dancehall d’aujourd’hui je le trouve encore plus violent que le dancehall des années 80, par rapport au rythme, par rapport aux paroles. Du coup je me dis que c’est obligé aujourd’hui que ça raconte quelque chose. Donc moi je l’entends, je le vois, et c’est pour ça que je continue à creuser pour que les autres l’entendent et le voient, et en même temps quand je parle avec les danseuses qui le pratiquent, je vois que je suis pas à côté de la plaque. 

Et du coup tu es d’accord avec ce côté très féminin d’empowerment ? Tu dis qu’il y a aussi des hommes qui font du dancehall. 

A.B.: Oui c’est mixte, mais là la battle sur laquelle je m’étais centrée, sur laquelle je suis tombée par hasard, c’était exclusivement féminin, et la créatrice Aya Level, elle a créé sa battle Special Gyal pour les filles uniquement. Les garçons peuvent venir assister évidemment mais les danseuses c’est juste des filles, elle prône vraiment ça, que les danseuses soient entre elles. Mais moi je trouve que c’est pas mal de faire ça, la non mixité choisie, parce que ça permet de se concentrer vraiment sur ce qu’on veut raconter, et puis après de se remettre en mixité. Mais du coup je trouve ça assez intéressant. 

Ca construit aussi des espaces safes pour l’exploration de ton corps, pour se libérer, où tu vas pas être face à d’autres hommes qui vont potentiellement poser un regard, même s’il est bienveillant, qui sera souvent autre que si on est qu’entre meufs.

A.B. : Mais par contre quand tu vas à la battle c’est intéressant parce que les garçons qui sont là ce sont des danseurs la plupart, et les danseurs ont un rapport au corps qui est différent, qui est naturel, donc il y a pas de regard spécial sur le corps de l’autre. Mais par contre c’est ça qui est intéressant avec cette danse c’est que quand tu en parles on te dit que c’est juste une danse, que c’est vulgaire, mais quand tu vois en vrai c’est pas vulgaire, c’est ça qui est assez dingue. Moi je trouve même que y’a de l’humour, y’a tellement d’humour dans cette danse que moi la vulgarité je la vois pas.

Oui parce qu’en disant ça limite on la dépolitise, on la décharge de tout l’aspect politique et de revendication.

Aïda Bruyère, Special Gryal, vue de l’exposition, 2017.
Courtesy de l’artiste.

Ta vidéo au salon de Montrouge, elle m’a grisée. Voir ces femmes en pleine possession de leur corps, simplement se faire plaisir entre meufs c’est ultra jubilatoire ! Mais ce qui m’avait également énormement marqué à cette époque, c’était la réaction des personnes qui la découvraient. Certain.es étaient choqué.es, d’autres fasciné.es ! Enfin c’est clair que ta vidéo n’a laissé personne de marbre. Voir des corps de femmes, voir des corps noirs complètement libres, tu penses que c’est ça qui choque ?

A.B. : Ah oui bien sûr. Ça choque tellement. En fait c’est presque à hurler de rire, parce que là en fait au Salon de Montrouge je m’en étais moins rendue compte parce que j’étais tellement dans cet espèce de brouhaha, j’étais super surprise d’avoir eu le prix, tout le monde parlait autour de moi, j’étais pas vraiment concentrée là dessus. Mais je l’avais déjà ressenti au préalable, parce que rien qu’avec Special Gyal ça avait commencé au début avec un zine que j’avais fait, et après la battle que j’avais filmé avec mon téléphone j’avais juste catégorisé les mouvements par style : les mouvements au sol, les mouvements un peu acrobatiques, y’avait les mouvements grand écart… enfin c’était vraiment par catégorie, et moi j’étais trop contente, j’avais fait mon petit annuaire de mouvements de danse ! Et en fait dans les salons d’édition même je me retrouvais avec des gens avec des réactions comme “c’est super, on peut voir ça où ?” et je voulais même pas leur dire parce que vraiment ils partaient déjà du mauvais pied. Mais au Salon de Montrouge je m’en suis moins rendue compte, mais c’était sûr que y’avait ce genre de réactions. Je t’en avais un peu parlé la dernière fois, avec mon amie Patricia Badin qui était danseuse, on a créé ensemble une performance qui s’appelle Musoya et qui nous tient trop à coeur et là je me suis vraiment rendue compte de ça parce que c’est de la danse seule sans musique et dos au public, et presque nu mais pas un nu vulgaire, et vraiment même presque rasée de la tête, vraiment le plus simple possible, et il y a pas de son. Et moi je suis dans le public en général parce que je regarde si tout se passe bien, et là comme il y a pas de son j’entends vraiment les remarques, et franchement des fois nous ça nous a fait plaisir parce qu’au final c’est ça qu’on veut susciter c’est ce questionnement. Mais on a entendu des choses tellement graves, vraiment des vulgarités de gens qui se demandent “quoi, on va dire quoi, j’ai vu un cul se trémousser” ou les gens qui viennent nous voir pour nous dire “je sais pas pourquoi ça me gêne, mais ça me gêne”. Je pense ça serait là avec la musique, avec le côté entertainement ça les gênerait moins, mais là se retrouver face au corps noir brut, ben d’un coup les gens se retrouvent face à leurs propres contradictions et là c’est en mode “ah ouais en fait je pensais que ça me gênait pas mais là je suis gêné.e” parce qu’en général c’est des gens cultivés qui se trouvent un peu ouverts d’esprit et dès qu’on les met comme ça face à ça brutalement, d’un coup ils sont un peu “ah ouais en fait c’est bizarre mais j’ai jamais été confronté à ça”, alors qu’en fait c’est juste un corps mais c’est un corps chargé d’histoire. Et en fait d’être confronté à ce corps chargé d’histoire, d’un coup les gens se rendent compte qu’ils sont peut-être pas aussi en adéquation avec leur histoire que ça, et du coup ça met mal à l’aise. 

J’ai l’impression que tu mets le doigt sur un manque de déconstruction colonial, sur l’héritage qu’on porte aujourd’hui. Tu mets en avant ce manque de déconstruction par rapport aux problématiques sexistes mais aussi racistes.

A.B. : Carrément, parce que je pense même que les gens ont l’habitude de voir le corps noir dans les clips ou à la télé, et je pense qu’ils ont jamais l’habitude de le voir au naturel, s’ils sont pas dans des communautés avec des gens noirs autour d’eux, je pense qu’ils ont pas l’habitude de voir des corps naturels comme ça. Tout se mélange dans la tête, Rire en tout cas ça engendre des réactions qui peuvent être très virulentes, très violentes, ou qui peuvent faire que les gens se remettent eux même en question, et ça c’est le mieux en général. Mais oui ça c’était la grosse… pas surprise parce que je pense qu’on s’y attendait quand même, mais c’était le moment où on s’est dit qu’on avait du taff, et on savait qu’on avait envie de pointer du doigt ce genre de choses mais là je me suis dit que c’était encore plus grave que ce que je pensais.

Mais en plus le simple fait que tu sois anonyme dans le public et que les gens sont pas au courant que t’es là, évidemment tu es une petite souris.

A.B. : Et moi je suis vraiment juste derrière la scène, je m’occupe juste que Patricia elle soit bien, qu’elle arrive bien, que la musique soit au bon moment, et qu’elle danse et qu’elle ait son moment pour danser. Donc les gens me voient jamais. C’est assez marrant d’être un peu invisible et d’entendre toutes les critiques. 

Tu as grandi au Sénégal puis au Mali jusqu’à l’âge de 17 ans. Évidemment ton enfance là-bas impacte l’ensemble de ton boulot. Mais, tu m’as autorisé à le dire, tu es une femme blanche qui parle de corps noirs, de corps minorisés. Tout cela a – heureusement, j’ai envie de dire – fait naître des questionnements quant à ta légitimité à aborder ces sujets.  Comment ça s’est passé et comment tu gères ça aujourd’hui ? 

A.B. : Tout d’abord comme je t’avais dit ç’aurait été hypocrite de ma part de cacher que je suis blanche, parce que c’est vrai et que je vis pas du tout ce que peut vivre une femme noire en France. Moi je pense que je me suis toujours posée la question, j’ai toujours su quelle était ma couleur de peau, parce que quand j’étais au Mali j’étais consciente d’être blanche, quand je suis arrivée en France j’étais encore très consciente d’être blanche parce que j’ai vu la différence de ce que c’est d’être blanche en France et blanche au Mali. Je vois ce que ça représente d’être blanche au Mali parce que comme quand on parlait du corps noir qui est issu de l’histoire de la colonisation, là tu vois le corps blanc issu de l’histoire du colon, du coup il y a aussi une violence du corps blanc en Afrique, et mes parents ont choisi d’être là-bas, ils ont eu la chance de pouvoir choisir d’être là alors que des fois, ici, tu vas voir un corps noir, il a pas forcément choisi d’être là, donc c’est déjà une différence. Et moi, la plupart de mes amies avec qui j’ai fait ma scolarité à Bamako, on est pas mal à être venues en France, il y en a pas mal qui sont allées au Canada ou aux Etats Unis pour faire leurs études supérieures, parce que j ‘ai quand même grandi dans la bourgeoisie malienne, et du coup les amis que j’ai ici à Paris avec moi, j’ai vu l’arrivée aussi, moi je suis arrivée blanche ici et elles elles sont arrivées en ayant été toujours noires au Mali et d’un coup elles arrivent, elles sont noires en France. Donc j’ai pu voir la différence de traitement, et ça déjà ça m’a marqué parce qu’on est très proches, on se voit, on en parle beaucoup ensemble, et du coup c’est assez intéressant de voir qui est ton corps en fonction de là où tu es, et qu’est-ce qu’il raconte, quelle est sa charge politique, sa charge dans l’espace, sa charge émotionnelle. Et je trouve que quand on arrive ici et que quelqu’un est blanc en France, il a jamais eu l’occasion de se rendre compte de la charge politique en termes de couleur de peau. Quand je suis arrivée ici, y’a un truc qui m’a beaucoup énervée, c’est que moi je parle à tout le monde, et personne n’est parti en Afrique. Les gens ils partent au fin fond du Vietnam ou de l’Amérique Latine, mais personne va en Afrique, alors que le Mali c’est à 5 heures de vol. Mais y’a beaucoup de gens qui m’ont dit que y’a une histoire, des gens même de mon âge sont pas encore à l’aise avec l’histoire coloniale entre la France et l’Afrique. Ça m’a marquée quand je suis arrivée, ça m’a énervée en fait parce que c’est juste à côté, c’est un très beau continent, et encore moi je connais que l’Afrique de l’Ouest et en petite partie, mais c’est trop beau, il y a des pays super différents.

Et en plus j’imagine que ça participe aussi à l’exotisation de l’Afrique. Le simple fait que je dise l’Afrique, que je la pense de façon continentale, ça efface déjà la diversité qu’il y a dans ce continent qui est pas juste l’Afrique, et donc le fait qu’il y ait peu de voyage ou de découverte de manière saine, j’imagine que ça participe à l’exotisation des pays. 

A.B. : Bien sûr parce que du coup on peut qu’imaginer, et comme tu dis, les gens ils mélangent tout entre les différentes cultures, la géographie, même la nourriture, les gens ils disent qu’ils vont dans le quartier “africain” mais pour moi ça veut rien dire. Et je me dis moi ça m’énerve à ce point alors imagine mes amies qui sont maliennes d’origine, qui ont grandi au Mali, et qui voient qu’on réduit leur culture comme ça en trente secondes… Déjà moi ça me met en colère alors j’imagine pas la colère que ça leur fait à elles. C’est d’une violence immense, c’est horrible. Et du coup tous ces petits trucs accumulés, je peux pas ne pas en parler. 

Et justement, quelle place tu as décidé de prendre par rapport à ton travail une fois que tu as pris conscience de tout ça ? Comment tu as décidé d’en parler tout simplement dans ton boulot, ou quel point de vue tu as décidé d’aborder ? Parce que tu vois moi la crainte que j’aurais eu c’était de me dire, comme t’as l’habitude d’être une femme blanche, tu as olus l’accès au fait d’être médiatisée, on va plus t’écouter, tu as déjà plus de place d’emblée, et du coup comment t’as géré ça en fait ? 

A.B. : Déjà quand j’ai commencé mes études d’art je voulais parler que de la France, parce que même si j’étais déjà venue en vacances et que mes parents sont franco-belges donc j’ai quand même grandi dans une culture occidentale, mais quand je suis arrivée je voulais parler que de la France parce que c’était ce que je voyais, c’était ça la différence. Et donc je crois que ça avait pas vraiment marché parce que j’ai pas eu mes écoles, et donc après j’ai recommencé à puiser dans ce que je connaissais en fait, et sans exotiser aussi parce qu’en fait quand tu arrives en prépa, on te parle du Mali, de ci, de ça, et en fait moi quand je vais au Mali je vois des amis, c’est comme quelqu’un qui rentre chez sa grand-mère ou dans sa ville d’enfance, je vais voir mes amis, on va dans des bars, on a nos habitudes. Quand j’arrive je suis pas émerveillée par ce que je vois, c’est le quotidien où j’ai grandi pendant longtemps donc du coup c’est pour ça que je pense que j’avais besoin petit à petit ça s’est fait tout seul où j’ai commencé à aborder cet espèce de décalage qu’il peut y avoir entre la vision que les gens ont de l’Afrique ou de la culture populaire en fait. Et ce que moi je connais, ce que je vois, la différence de perception que je trouve ici, je pense qu’en fait ça s’est fait naturellement, et les rencontres que j’ai fait aussi ont été importantes. Par exemple si j’avais pas rencontré Patricia j’aurais jamais parlé de la danse, et je pense que si j’avais pas rencontré Patricia, mon appréhension du féminisme elle aurait été plus lente. Parce que c’est vraiment quand je l’ai rencontrée que j’ai eu un déclic sur ça et que j’ai commencé à vraiment me renseigner là-dessus. C’est avec Patricia aussi que j’ai découvert les notions d’afro-féminisme. Quand je suis arrivée en France, quand on parlait de féminisme moi je voyais le féminisme de Virginie Despentes, et moi il me faisait peur, il m’intéressait pas, et quand j’ai découvert Patricia et que j’ai découvert sa danse, petit à petit j’ai commencé à m’intéresser à l’afro féminisme ou au féminisme noir, et je me suis dit “en fait même si je suis pas noire il y a un féminisme qui me parle plus” et là je me suis dit que tout le monde pouvait être féministe, et je suis contente qu’on en parle beaucoup en ce moment parce que pour le coup je trouve que c’était absent du paysage, et en fait il y a beaucoup de gens qui sont féministes mais qui pensaient qu’ils l’étaient pas parce qu’ils avaient pas les mêmes perceptions des choses.

Et aussi, il ya  beaucoup de personnes et de femmes qui se disent féministes, mais c’est un féministe bourgeois, qui recrée aussi les dynamiques racistes, et c’est aussi ça qui est problématique, et c’est ce qui fait du bien dans l’approche intersectionnelle du féminisme et l’afro-féminisme et tout ça, c’est qu’on va penser les luttes de manière globale et on va penser aussi toutes les violences d’un point de vue intersectionnel, et qu’on va penser aussi le capital, l’environnement, les problèmes que rencontrent les personnes racisées, les personnes en situation de handicap, les LGBTQIA+. Je trouve qu’il y a une puissance énorme dans ces féminismes et qui permet aussi de mettre de côté un féminisme de petit bourgeois qui est oppresseur.

A.B. : Et ça fait réfléchir vite je trouve. C’est hyper puissant intellectuellement, et je trouve ça hyper triste qu’en fait aux Etats-Unis par exemple on cite pas mal d’autrices d’afro féminisme et en France en fait on en a mais c’est encore un peu à la traîne, et c’est un peu dommage parce que je pense qu’on a de belles pépites ici aussi. 

Dans la description du podcast, on essaiera de mettre des références de lecture aussi ou même de podcasts, où les personnes pourraient s’appuyer. D’ailleurs y a un truc qui m’a marquée quand on a préparé cet épisode. Tu me disais que lors de ta dernière année aux BA tu étais de plus en plus en colère. Tu me parlais du fait que tu voulais que tes œuvres soient aussi plus violentes. Ce qui me plaît c’est que du coup, aujourd’hui ton travail il met le public blanc face à ses propres contradictions, face à son manque de déconstruction aussi quant aux questions liées au racisme et au sexisme. 

A.B. : Oui ben en fait ce que je te disais c’est que moi au fur et à mesure de mes études d’art je me suis rendue compte que j’étais dans un milieu de gens privilégiés aux Beaux-Arts de Paris, de gens qui sont assez intellectuels aussi, et qui se prônent d’être hyper ouverts d’esprit, presque colorblind, et de pas voir, de tout le temps avoir l’impression d’être hyper bien sous tous rapports. Mais en fait tu te rends compte que quand tu commences à aborder des sujets qui fâchent, quand tu commences à aborder les questions de racisme, en tout cas moi les sujets qui m’intéressent, d’un coup tu te rends compte qu’en fait c’est pas leur préoccupation, c’est une préoccupation sociétale pour être bien, pour dire bien sûr que non personne n’est raciste. Mais en fait moi ça m’a dérangé au bout d’un moment de tout le temps dire oui on est d’accord, et en fait tu te rends compte en creusant que pour eux l’Afrique c’est un pays, limite, et en fait ça m’a vraiment énervée à la fin, vraiment j’en avais marre, et puis même il y a pas beaucoup de personnes de couleur aux Beaux-Arts, les seules qu’il y a ou qui arrivent de banlieue en fait elles se prennent des remarques qui sont vraiment déplacées. J’ai été témoin de ça avec mon amie, de gens qui dès qu’ils lui parlaient, parlaient avec un faux accent banlieusard. Tu te dis mais les gens comme ça qui se disent si ouverts d’esprit, pourquoi ils font ça, c’est comme si tu parlais en Banania à un noir ! Et moi j’ai pas vécu ça personnellement parce que je suis blanche, ce genre de violences je les vivrai jamais, mais les voir autour de moi ça m’a énervée. C’est pas possible de prôner tout le temps qu’on est super intello, on lit des livres et tout, et après au final tu te retrouves avec des gens qui sont complètement butés et fermés d’esprit, et quand tu oses leur dire que ce tu trouves que ce qu’ils font c’est raciste, tout de suite ils te disent que c’est n’importe quoi, ils s’énervent, il y a pas de remise en question. Et ça m’a vraiment mise en colère et en fait à la fin je me suis dit que si ça les énervait, il fallait les énerver encore plus, et c’est pour ça que maintenant j’ai envie de radicaliser un peu plus mon travail et d’essayer de le faire toujours, j’aime bien garder une poésie, garder pour moi cette espèce de féminité qu’il y a autour de mon travail parce que c’est important pour moi que ça soit fait par le regard d’une femme. C’est hyper important pour moi que les gens se prennent un peu une petite claque et qu’après en rentrant chez eux ils se disent “ah oui c’est vrai peut-être que j’ai pas toujours bien pensé”. Et c’est important pour moi en ce moment d’être un peu plus radicale et c’est pour ça que je ralentis un peu la production et que je lis beaucoup de théories pour pas dire de connerie et pour pouvoir pointer juste ce qui me dérange, pour avoir les mots sur ce qui me dérange, et pas juste m’énerver, parce que c’est ça le problème quand tu t’énerves, après en face on te dit juste que tu t’énerves et tu as pas les mots, tu passes pour un ignare qui s’énerve et qui sait pas expliquer. J’ai eu besoin de vraiment théoriser, de pas juste parler de mes ressentis et des ressentis des gens autour de moi, pour pouvoir vraiment dire “voilà ce que je t’explique par A + B, voilà pourquoi je pense que tu as tort”.

Et en plus, ça donne du poids à ton propos, parce qu’au-delà du fait de pouvoir mener des conversations et des débats, se détacher du sentier personnel ça prouve aussi l’aspect systémique qu’il y a dans le racisme et dans ce que subissent les personnes minorisées au sens large. Moi typiquement il a fallu à un moment que je me dise que bah oui j’étais raciste, parce que j’ai grandi dans un système où je recrée des oppressions parce que j’ai grandi avec, et de faire cette démarche là de se dire que on est sexiste, on est raciste, on est validiste, d’intégrer ça, c’est violent parce que évidemment t’as pas du tout envie de te dire que t’as un problème avec ça, mais en fait si, d’emblée, parce qu’on grandit dans une société qui est tout ça. Et donc de mettre le doigt là dessus et de pouvoir ensuite bosser dessus, se déconstruire, se rendre compte des trucs qu’on fait sans réfléchir qui sont fondamentalement problématiques.

A.B. : Ça me touche que tu en parles, parce que je pense que fondamentalement tout le monde peut changer. Même moi j’évolue chaque jour et j’ai aussi comme tout le monde du sexisme et du racisme systémique intégré en moi, comme beaucoup de gens, mais au fur et à mesure, comme on évolue… Et aujourd’hui, on a la chance d’avoir les podcasts et Instagram, c’est comme ça que je suis rentrée dans des idées plus politiques, parce que même si t’es quelqu’un qui te dit que c’est pas fait pour toi, que c’est pas accessible, via ces réseaux, même si c’est à travers la culture populaire, il y a des podcasts qui apportent ces questions-là. C’est trop facile. Après je comprends qu’on ait pas le temps de se foutre dans la théorie à 100%, mais de temps en temps dans le métro ou quand on se fait à manger, d’écouter un petit podcast, et d’en ressortir un petit peu plus fourni, c’est pas mal quand même.

Oui et c’est aussi une posture de privilégié que de refuser de s’intéresser à ces luttes-là. Parce qu’évidemment c’est chiant de se rendre compte qu’on est bourré de privilèges et que si on est à la place qu’on est aujourd’hui c’est pas parce qu’on est super fort mais aussi parce qu’on est blanc, etc. 

A.B. : Et puis je demande pas aux gens de s’autoflageller, c’est juste de savoir qui on est et de où on part, et rien que ça ça suffit je trouve. Enfin, ça suffit pas, mais rien que ça c’est déjà bien !

Toi aussi tu as pratiqué le dancehall et le bootyshake, c’est ça ?

A.B. : En fait non, j’ai jamais fait de dancehall, j’ai fait un peu de bootyshake pendant deux ans avec Patricia, puisque Patricia elle donne des cours de danse. Je l’ai rencontrée via un ami en commun quand j’étais en première année aux Beaux-Arts et après on s’est bien entendues et j’ai commencé à aller à ses cours et là c’était trop bien. Vraiment, ça m’a fait un truc quoi, déjà de danser, en plus moi j’aime pas trop le sport, c’est vraiment pas mon truc de transpirer rire et là vraiment j’ai trop aimé, c’était drôle, c’était fun, et en plus c’est marrant le fait de jouer un peu un rôle parce qu’on s’habille un peu pas mal on s’accoutre quand on va au cours de Patricia, et la musique moi j’aime la musique qu’elle met parce que c’est la musique que j’écoutais pas mal quand j’étais à Bamako. Et du coup j’ai vraiment trop aimé donc j’y ai pris goût j’y suis allée pas mal et en fait après j’ai arrêté parce que déjà je me suis blessée, je me suis bloquée le dos et puis en fait à un moment, mais Patricia le sait je lui en ai parlé, j’ai été un petit peu dérangée de pourquoi on était que des blanches au cours. Et ça ça m’a un peu dérangée je me suis dit c’est bizarre parce que le bootyshake ça a été repris mais en fait en étant au Mali j’ai quand même vu pas mal les gens danser et il y a beaucoup de danses avec la fesse qui est mise en avant, et c’est des danses traditionnelles, et en fait là je comprenais pas pourquoi d’un coup y’avait que des blanches. Et en fait ça m’a dérangée et c’est là aussi que mon questionnement a commencé à arriver vraiment fort parce que vraiment j’étais assise à la maison et j’essayais de comprendre pourquoi ça me dérangeait tant parce que les femmes blanches ont le droit de danser le bootyshake mais ça me dérangeait.

Les cultures dancehall et les danses traditionnelles africaines se sont exportées, et maintenant on voit qu’elles ne sont plus exclusivement pratiquées par des femmes noires. Il y a des compétitions, où participent aussi des européennes, des slaves, des asiatiques. Qu’est-ce que cela raconte selon toi ? Est-ce que c’est de la pure appropriation culturelle ou est-ce que à l’inverse ça esquisse quelque chose de positif ? 

A.B. : C’est vraiment quelque chose que je me demande beaucoup, parce que d’une manière utopique j’ai envie de me dire tant mieux, c’est super que des cultures afro caribéennes se déplacent dans le monde, c’est génial, mais d’une autre manière je me dis qu’en fait c’est un peu compliqué aussi parce que par exemple peut-être que la française qui va danser le dancehall elle aura plus de chances de prospérer parce qu’elle aura plus facilement accès à un environnement où elle pourra se produire sur scène, ou elle pourra avoir plus facilement accès à un smartphone de qualité pour faire des bonnes vidéos et pouvoir les partager sur les réseaux. Du coup là d’un coup la balance est plus trop équilibrée, donc c’est un peu moins juste, et aussi est-ce que, moi c’est ça qui m’importe, est-ce que les danseuses qui dansent, est-ce qu’une russe qui danse elle connaît un peu l’histoire du dancehall, ça aussi c’est important, ou est-ce que pour elle c’est juste ce qu’elle voit dans les clips, je suis un peu mitigée sur ça. 

Parce que je lisais dans diverses interviews que tu as pu donner que ce qui t’intéressait aussi c’était la manière dont les industries ont repris aussi ces codes-là, ces danses-là.

A.B. : Oui, par exemple, j’en avais parlé dans mon mémoire, le fait que quand il y a eu l’essor du twerk c’était Miley Cyrus qui avait dansé aux MTV Music Awards. Bah c’est pas juste en fait, parce que pourquoi elle elle arrive et d’un coup elle danse et ça y est ça fait marrer tout le monde et d’un coup tout le monde veut twerker. C’est pas juste, il y en avait plein qui le faisaient avant et qui étaient vraiment beaucoup plus légitimes de se représenter sur scène comme ça. C’est pas le problème de Miley Cyrus c’est le problème général.

Ou Kim Kardashian qui reprend tous les archétypes de la femme noire et d’un coup ça devient super accepté. 

A.B. : C’est ça, alors qu’on sait bien par exemple que l’histoire des cheveux des femmes noires c’est aussi une histoire qui est très douloureuse. C’est un peu compliqué. Après là je parle de choses, j’espère que les gens sont conscients quand même mais ouais, du coup là le problème de l’appropriation culturelle franchement c’est un gros problème parce que je te dis, moi je trouve ça super que des cultures soient mises en valeur, mais le problème c’est est-ce qu’elles sont vraiment mises en valeur ? 

C’est ça, et est-ce qu’elles ont les retours positifs de tout ça ?

A.B. : Les retours positifs moi je pense qu’ils attendent de l’argent, de la visibilité, donc en fait je sais pas si c’est vraiment très équitable. 

Est-ce que du coup, du fait que tu aies pratiqué un peu ces danses, tu as ressenti des effets thérapeutiques, au-delà du fait d’être blanche, dans ton rapport à ton propre corps dans une perspective féministe ?

A.B. : Oui, carrément, quand j’ai commencé à danser avec Patricia, rien que le fait d’être avec plein de filles comme ça et puis de mettre en avant tes fesses alors que y’a beaucoup de filles qui sont complexées par cette partie de leur corps, d’être carrément en short, ensemble, à transpirer. Ouais, clairement tu sors de là et tu prends vraiment conscience de l’intégralité de ton corps. C’est pas comme si tu fais de la muscu et tu muscles les bras, et après et les jambes, là tu prends vraiment conscience de tout ton corps en intégralité, et en fait tu te sens hyper bien. Et moi je sortais de là avec un regain d’énergie et de puissance et vraiment je sais pas si c’est un mythe ou quoi mais quand j’ai commencé à faire de la danse, à penser avec Patricia, j’ai eu un regain de confiance en moi et du coup je me suis plus jamais fait harceler dans la rue. Et en fait ça a été instantané. J’ai commencé à danser, je me sentais bien, et même dans ma manière de m’habiller du coup bah tu t’habilles tu t’en fous, tu t’apprêtes, moi j’aime bien aussi dans la vie de tous les jours me performer, autant dans le travail je me mets pas trop en avant, mais dans la vie j’aime bien me maquiller, m’habiller, ce sont des choses qui me plaisent vraiment. Et j’ai remarqué que les fois où je suis le plus comme ça, on m’adresse jamais la parole dans la rue, et si je veux sortir en jogging pour juste aller faire une pause, ça y est là c’est la foire aux imbéciles. Vraiment j’ai expliqué la logique mais c’était flagrant. Et du coup je sais pas si je dégage ou non des ondes Rire mais en tout cas on m’adresse plus la parole. Et en fait c’est vraiment un rempart aux micro-agressions extérieures, et même maintenant que j’en fais plus, l’énergie est restée. Moi je le conseille à quiconque Rire

Tu dis ça avec un tel sourire en plus ! Et donc tu te plonges corps et âme dans les milieux et les communautés dont tu parles. J’ai l’impression que tu travailles à ce que ton point de vue soit celui de la frontière. C’est à dire que tu fais en sorte de te placer à la lisière entre les cultures et que ton travail veut souligner la porosité qu’il existe entre les identités. Arriver en France à 17 ans ça a dû être un choc, j’image, et cela doit beaucoup jouer. En tous cas, il me semble que cela participe au fait que ton boulot ne soit pas essentialisant ou que ton regard n’exotise pas les personnes dont tu parles

A.B. : En fait dans ma manière de travailler… par exemple, quand je commençais à travailler avec Patricia, je la regardais, je voyais l’énergie, quelqu’un qui a la niaque, qui avait envie d’en découdre, de raconter des choses. Du coup moi je peux que être partante, et en fait je sais pas dans ma manière de travailler, déjà j’aime bien un peu m’immerger, être avec la personne, la regarder faire, voir comment on peut faire quelque chose ensemble aussi, parce que j’aime pas juste prendre l’image et me barrer quoi. J’aime bien qu’on soit ensemble, qu’on regarde comment faire ensemble, après là avec Patricia je trouve qu’on arrive aussi à un moment où on devient presque chorégraphes l’une de l’autre en fait parce que moi j’ai appris à la connaître très bien et elle elle me connaît très bien, donc en fait on sait comment travailler ensemble pour que elle elle soit hyper bien mise en valeur mais que moi je puisse aussi mettre en avant des choses que j’ai envie de mettre en avant via mon côté plastique. Et elle elle est danseuse donc en fait on a comme une symbiose et après c’est pour ça que j’ai pas non plus beaucoup de projets existants, parce que ça prend du temps en fait, déjà de rencontrer les gens, parce que tu rencontres pas forcément toujours des gens super partout, et de rencontrer les gens et puis de trouver un univers comme ça, en général ça me tombe dessus par hasard, j’ai vraiment cette chance, je tombe par hasard sur des gens super. Et du coup après tu te rends compte que tu vois un truc super, et moi après je rentre à la maison je me dis que j’ai vu un truc super mais ça me reste en tête et donc ça me reste, ça me travaille, je sais pas pourquoi ça me travaille mais ça me travaille, et après faut que je rencontre la personne, ça s’est passé comme ça avec par exemple Aya Level, je l’ai rencontrée, je lui ai dit “vraiment ce que tu fais c’est super » et on a parlé un peu comme on parle maintenant, on a parlé de plein de choses, de racisme, de danse, moi je lui ai expliqué l’embryon de ce que je voyais dans ses danses, je lui ai demandé de m’expliquer si je me trompe, j’avais pas du tout de background théorique là dessus, mais j’y voyais de la politique, du féminisme, et on en a parlé, elle m’a dit oui, super, et donc après comme ça je lui ai demandé si je pouvais revenir, si je pouvais filmer, elle m’a dit oui, et en fait j’aime bien qu’on travaille en confiance parce que même moi je crois que j’oserais même pas montrer quelque chose dont je suis pas moi-même fière et où les gens sont pas contents de la représentation. Et du coup voilà je m’immerge, je suis un peu comme une petite souris, je regarde, je suis discrète en général, je te dis j’aime pas trop… avec Patricia on a tenté de me mettre sur les performances, mais ça marche pas je suis pas du tout à l’aise. Mais je m’immerge, je regarde, j’attends de voir ce qui se passe, et après il en sort ce qu’il en sort, c’est pour ça que des fois des images que j’ai qui sont vraiment de très mauvaise qualité c’est parce que si je suis à un moment super et que je vois que c’est le bon moment, je sors mon téléphone, et du coup ça sera ça, et si j’ai pas pu filmer ou si j’ai rien pu faire ce jour-là, ni photo, ni filmer, le soir je vais prendre ce que je trouve sur Instagram ou quoi pour essayer de refaire comme une reconstruction de ce qui s’est passé à un moment donné. Mais en tout cas c’est hyper important d’être vraiment là et d’écouter, de voir si on est d’accord. Du coup ça prend du temps mais c’est agréable !

On a beaucoup parlé des corps et du dancehall. Il y a une thématique que j’ai un peu laissée de côté mais que j’aimerais quand même aborder. C’est l’argent, qui a une place quand même hyper importante dans ton travail. C’est marrant parce que cette partie là de ton boulot elle m’a foutu face à mes propres contradictions pour le coup. Alors même que l’argent et les problématiques économiques ont une place hyper importante dans PRÉSENT.E j’ai senti que je ne savais pas trop comment réagir face à tes œuvres qui parlent frontalement d’argent et de richesse. Je pense à ton œuvre Bakou qui montre la vie extravagante d’un jeune héritier malien ou même dans une moindre mesure à ta série L’argent de ma mère. Je ne sais pas si j’ai vraiment une question précise à te poser à ce sujet là mais le simple fait que je ne sache pas comment aborder ce prisme là de ton boulot cela me semble intéressant d’en discuter avec toi. (Je me dis que plus que l’argent, ce qui me met mal à l’aise c’est qu’il y en a beaucoup ahahah)

A.B. : Je pense que déjà je vais en parler dans mon éducation, parce que nous on vient d’une famille où on a eu des périodes où on a eu plein d’argent et d’autres moments pas du tout, c’est des évolutions en fait. Et quand ma mère a rencontré mon beau-père qui est malien, lui il nous a apporté ce truc de l’argent, tu en as tu l’utilises, t’en as pas bah tu l’utilises pas. D’avoir ce rapport à l’argent qui est complètement décomplexé, d’assumer d’en avoir, et aussi d’apprécier le dépenser. Je pense que c’est quelque chose qui est important. Et au Mali, dans la culture malienne j’ai ressenti ça, ce truc d’aimer dépenser son argent, d’aimer montrer qu’on dépense son argent, et de pas s’en cacher en fait. Et c’est quelque chose que je trouve assez intéressant parce que quand je suis arrivée en France j’étais en lycée privé donc j’imagine que les gens avaient pas mal d’argent mais c’était beaucoup plus tabou encore, et quand je suis arrivée aux Beaux-Arts, les gens, il y en a on aurait dit des vagabonds Rire alors qu’ils étaient richissimes quand tu creusais un peu, et qu’ils te balançaient des trucs sur la pauvreté et tout ça, alors que c’était pas leurs problématiques de base. Et j’ai des amies qui ont de l’argent, et quand elles disent qu’elles ont de l’argent elles se font critiquer. Je me suis dit mais comment ça marche, plus tu as de l’argent et plus tu dois faire semblant que tu en as pas ? Pour moi faut toujours essayer d’avoir l’air d’en avoir ! Rire. Je sais pas moi dans la vie j’aime bien montrer, si j’ai de l’argent j’ai envie de bien m’habiller, de le montrer, d’être bien apprêtée, c’est important, enfin pour moi ! 

Non mais c’est sûr, et c’est important de se sentir fraîche aussi et ça passe aussi par tout ça.

A.B. : Après c’est pas grave de pas en avoir. Il y a des périodes, il y a des gens qui n’ont pas beaucoup d’argent et c’est comme ça, et même dans la vie on a des moments où on en a plus ou moins, voilà c’est comme ça, et je trouve que les moments où on en a il faut profiter, je viens pas trop d’une famille où on fait des économies et tout. Et ici ça m’a frappé.

C.B. : Surtout en France.

A.B. : Alors que c’est vraiment un pays assez riche, donc ça m’a étonné, et ça m’a fait me questionner sur l’argent du coup. C’est pour ça que j’ai fait Baku, déjà parce que je voulais montrer une autre image de l’Afrique et de comment on la voit, et en plus je voulais montrer un héritier, son père il a excellé, c’est une success story de A à Z, mais moi je voulais pas montrer la success story je voulais vraiment montrer un héritier, parce que ça existe un héritier malien, qui vit dans cette richesse et qui l’assume. La manière de gérer l’argent au Mali me fait rire parce que j’en parle un peu quand j’explique L’Argent de ma mère, je trouve qu’il y a un côté un peu western, un peu cow-boy. J’aime bien parler de l’argent comme ça comme avec les gangsters ou tout ça. Mais c’est vrai que quand je suis arrivée ici ça a fait une espèce d’upside down. Pourquoi il faut pas montrer qu’on a de l’argent quand on en a ? Et du coup même dans les relations il y a des complexes, les gens vont avoir tendance à détester les riches, à ne pas vouloir avoir des amis riches, alors que moi je sais pas ça me gêne pas c’est bien d’avoir des amis riches. Rire. Mais les gens vont avoir tendance à haïr ça, alors que bon, si ça te tombe dessus en général tu dis pas non !

Aïda Bruyère, Bakou, 2017. Impression jet d’encre, papier Novalith, Couché mat, 90×106 cm.
Courtesy de l’artiste.

L’argent encore !! Tu es diplômée des BA de Paris depuis six mois, et donc pour te poser la question traditionnelle de PRESENT.E, est-ce que tu réussis à vivre de ton travail d’artiste ? 

A.B. : Elle est compliquée cette question, je sais pas. En fait, je sais pas, je suis quelqu’un qui a pas mal de chance en argent, donc même là j’en ai pas trop en ce moment mais j’en ai, et quand j’en cherche j’en trouve. 

Comment ça ? 

A.B. : Bah je sais pas, je pars d’un principe qui est un peu dur, mais je pars du principe que quand j’ai besoin d’argent j’en trouve. Je vais faire des appels à projet, là en ce moment je fais du graphisme, donc ça reste dans ma pratique artistique. J’ai eu un job alimentaire à la rentrée mais c’était horrible. Vraiment, je pouvais pas ça me disloquait trop avec ma pratique et du coup je me suis dit bon ben il faut trouver ailleurs, et j’ai démissionné, et j’ai trouvé autre chose, je travaille pour une dame, je fais du graphisme. En même temps je touche le RSA donc ça me permet d’avoir un petit revenu complet. Et après quand j’aurai plus ce plan graphisme, je sais pas, j’en chercherai un autre. Pour l’instant ça va. J’attends un peu, après j’attendais le Palais de Tokyo aussi pour voir comment ça allait se passer après. Après c’est vrai que moi j’ai pas non plus des œuvres très commerciales, donc ça c’est quelque chose que j’attends un petit peu. Pour l’instant, la chose avec laquelle on a le plus gagné d’argent c’est la performance qu’on a fait avec Patricia, qu’on a pu montrer déjà deux fois, et c’est rémunéré par des tickets, plus ou moins bien, ça dépend. Mais bon pour l’instant ça me stresse pas encore trop parce que je sors des Beaux-Arts.

C.B. : C’est vrai que ça fait seulement six mois, et en plus tu sors à la meilleure période, vraiment. Rire. Je pense fort à tous ces artistes qui sortent en ce moment.

A.B. : Oui, c’est pas facile pour tout le monde mais moi je suis plutôt chanceuse je trouve parce que j’ai même des expositions programmées qui vont être rémunérées. J’espère qu’un jour j’aurai des cents et des milles mais là pour l’instant ça va, ma vie me va bien comme ça !

C.B. : Merci Aïda d’avoir pris le temps de me recevoir et d’avoir accepté de répondre à mes questions. Merci à vous, auditeurices d’avoir écouté notre échange. Un grand merci également à David Walters pour le générique et à Cassandra Levasseur qui m’a aidé à réaliser cet épisode. Je vous donne rendez-vous sur le compte Insta de PRÉSENTE : podcast, underscored ou tiret du bas, présente où on pourra poursuivre nos échanges ! Mais d’ici là prenez soin de vous, et je vous embrasse ! 

Remerciements : Un immense merci à Cassandra Levasseur d’avoir retranscrit cet épisode de PRÉSENT.E.

Publié par La vie d'artiste

Auteur·e, amateur·rice d'arts et de mots, cinéphile, mélomane, dramatique et excentrique, théinophile et noctambule.

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