KUBRA KHADEMI

Bonjour à toutes et à tous. J’espère que vous allez bien et que votre rentrée s‘est bien passée ! En tous cas sachez que je suis ravie de retrouver ce micro et le chemin des ateliers. Le premier que j’ai visité pour PRÉSENT.E est celui de Kubra Khademi ! 

PRÉSENT.E est un podcast dans lequel je souhaite mettre à jour ce qui vient en amont puis en aval de l’art contemporain. Mes questions portent donc rarement sur les œuvres en elles-mêmes mais davantage sur toutes les réflexions et les doutes qui gravitent autour de celles-ci. Car ici je m’intéresse d’abord à la manière dont la vie de mon invité.e impacte son travail puis à l’inverse à la façon dont son travail vient impacter sa vie. Dans PRÉSENT.E, j’essaie de mener les conversations comme j’ai l’habitude de le faire en tant que critique d’art dans les ateliers d’artistes ou à la terrasse des cafés. Sauf qu’ici nous sommes enregistré.e.s et vous avez la possibilité de tout écouter.

J’ai découvert le travail de Kubra Khademi cet été à la galerie Éric Mouchet lors de l’exposition Body Language qui était, somme toute, une superbe exposition. Parmi les œuvres qui y étaient montrées, c’est une armure qui a particulièrement attiré mon attention. On y devinait l’emplacement nécessaire pour abriter le corps d’une femme : il y avait donc une place prévue pour la poitrine, pour le ventre et les fesses. Cette armure, elle a été créée par Kubra Khademi qui, au-delà de l’avoir fabriquée, l’a surtout portée lors d’une performance qu’elle a réalisée en 2015 à Kaboul en Afghanistan, le pays dont elle est originaire. Cette performance a définitivement marqué sa carrière d’artiste mais aussi sa vie de femme de manière générale car elle a par la suite été contrainte de quitter l’Afghanistan. Kubra Khademi a une vie qui force l’admiration et un boulot fabuleux, je suis donc très reconnaissante qu’elle ait accepté d’inaugurer la deuxième saison de PRÉSENT.E.

Bonjour Kubra et merci de me recevoir dans ton atelier à la fondation Fiminco.

Kubra tu as un travail très féministe, très sensible, très engagé. J’ai l’impression que tu viens sonder ton propre corps : ce qu’il contient comme désirs mais aussi l’image qu’on a de ce corps et les fantasmes dont la société l’entoure. Et c’est souvent cette violence que subit ton corps que tu montres de manière très frontale. Pour les auditeurices qui ne connaîtraient pas ton travail, il y a par exemple une de tes performances durant laquelle tu te gifles pendant 45 minutes.

K.K. : Cette performance s’appelle “Slapping”, ça a été l’avant dernière performance que j’ai faite dans mon pays à Kaboul en 2014. C’était  dans une galerie, j’étais assise au milieu quasiment, la porte était ouverte, les gens sont arrivés et m’ont entourée. Moi j’attendais, immobile. Au bout de quelques minutes je me suis mise à me mettre des gifles, des vraies, très fortes, l’une après l’autre. Je savais comment je voulais commencer mais je ne savais pas comment j’allais finir, c’était ouvert, je me disais que je le découvrirais pendant la performance. Le public a tout de suite réagi, j’ai ressenti son énergie. Les personnes du public ont commencé à bouger comme si elles étaient perturbées. J’entendais leurs voix et les expressions de leur visage reflétaient une incompréhension sur ce qu’ils devaient faire ou non. Après quelques minutes, les gens sont sortis. Au bout de 45min il n’y avait plus personne dans la galerie, j’étais toute seule et mon corps m’a dit que j’étais arrivée au bout alors j’ai arrêté de me gifler. Quand je suis sortie j’ai vu tout le monde hors de la galerie qui attendait. Ils sont venus vers moi pour me poser plein de questions. Tout le monde s’exprimait, j’étais contente. 

Ce qui est dingue dans ce moment-là c’est que les gens sont pas partis définitivement de la galerie, ils sont partis de l’espace où tu te trouvais parce que c’était trop pour eux. Hier on avait une conversation au sujet de cette performance et tu disais que c’était d’une manière générale quelque chose qui arrivait assez régulièrement. On parlait notamment des violences conjugales où on refuse de voir ce qu’il se passe, on refuse d’entendre. 

K.K. : Tout à fait. Dans mon pays, la violence conjugale fait partie de la culture, elle fait partie de notre vie. Taper une femme c’est juste comme mettre ses chaussures, allumer la télé, ça fait juste partie de notre vie quotidienne, c’est normal. Si on entend notre voisin taper sa femme et on se dit “pauvre homme il doit être fatigué de sa journée de travail, il est rentrer à la maison et sa femme a fait quelque chose de mal”. C’est ce qu’on vit. Donc cette performance pour moi c’était pointer du doigt cette banalisation de la violence en demandant aux gens ce que c’était finalement la violence. Bien sûr là c’est moi qui me gifle, mais l’idée est de définir la violence. Pour moi le geste de gifler est un geste emblématique des violences faites aux femmes ou aux enfants, on vit avec ces violences au quotidien. Tout le monde a dit que c’était hyper violent, que c’était une image très perturbante, il y a eu beaucoup de “pourquoi?”. Après ça m’a fait rire de voir ce que les journaux ont dit de la performance. On pouvait lire “psychée maladive qui se donne des gifles face au monde”. Rire. Ça me fait rire. Mais j’ai pu questionner le fait que lorsqu’il y a trop de violence dans notre société, on ne la voit plus.

C’est bien d’arriver à prendre du recul sur la situation. Rire. En France, le mot “féminisme”ou “féministe” est encore trop souvent perçu comme un gros mot. Ce que je trouve bien triste d’ailleurs. Mais j’ai l’impression que pour toi ça ne l’a jamais été. Je lisais dans diverses interviews que tu as donné, que depuis toute petite tu as toujours senti que tu étais profondément féministe et que ce que tu voyais, ce que tu vivais, ce qu’on t’apprenais ne te convenait pas du tout. Justement, la violence dont tu parles continuait à te sauter aux yeux, tu la voyais en permanence.

K.K. : Oui merci d’indiquer les mots “féminisme” et “féministe” qui sont considérés comme des gros mots. Même en France ! Rire. Tout au long de ma vie j’ai été artiste et féministe, j’étais les deux indépendamment et les deux ensemble. Je suis née dans une famille de 5 sœurs et 4 frères extrêmement patriarcale, religieuse et traditionnelle. J’ai vécu sous un système patriarcal, donc avec non seulement un père mais également 4 frères. J’ai subi un système inégal et brutal. J’étais aussi religieuse, j’ai aussi couvert mes cheveux, mais petit à petit la vie m’a donné des gifles rire parce que j’étais une fille, même pas une fille, j’étais une petite femme. J’étais toujours considérée comme une mauvaise fille parce que je faisais des choses qu’une fille ne doit pas faire. 

Tu faisais quoi par exemple ? 

K.K. : Par exemple, j’avais 5 ans, il y avait un peu de travaux dans la maison et ma mère avec mes 5 sœurs nous a emmené au hammam. Là, j’ai découvert le corps des femmes et j’ai été fascinée. A l’époque, je ne connaissais pas encore le mot “fascination” mais c’était bien ça que j’ai ressenti à ce moment-là. J’ai découvert plein de corps différents, mince, grosse, âgée, petite fille, tous les âges de femmes et tous les sexes de femmes. Dans mon pays, les enfants pouvaient voir des choses comme ça. C’était la première fois que je voyais le sexe d’une femme hormis le mien et celui de mes soeurs. Mais je me souviens très bien, j’avais la bouche grande ouverte. J’étais dans un monde mais je n’avais aucune idée de pourquoi je réagissais comme ça ou mettre des mots sur ce que je ressentais. Puis nous sommes rentrées à la maison et juste avant ma mère m’a offert un carnet de dessin. Elle faisait toujours ça quand il lui restait un peu d’argent. Elle n’était pas riche du tout mais c’était comme ça. A cette époque déjà j’étais très productive. Alors j’ai rempli ce carnet de femmes nues, et en terminant je sentais en moi que c’était mal, j’ai eu peur, alors tout de suite j’ai arraché la page pour la cacher sous le tapis. J’étais enfant, j’ai pas compris, mais j’avais cette sensation que peut-être ce n’était pas bien. Après deux, trois jours, j’entends ma mère qui m’appelle. Je rentre dans ma chambre, et elle me montre le dessin que j’avais caché quelques jours auparavant en me demandant si c’était moi qui l’avait fait. A ce moment, j’étais déjà morte. Elle a pris le fil électrique et elle m’a frappée jusqu’à ce que je meurs. Rire. Elle m’a frappée beaucoup, beaucoup, beaucoup. Et voilà. Chaque étape, c’était une découverte. Personne ne me disait oui. Si je grattais mon sexe, ma mère me grondait en me disant de ne pas faire ça. Alors que mes frères pouvaient faire tout ce qu’ils voulaient, on le voyait dans la société ils étaient plus que libres, on leur permettait de harceler les filles, d’être violents. La société justifie presque en donnant un certificat leur disant qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent parce qu’ils sont nés garçons. Et à côté cette même société donne un autre certificat aux filles en disant qu’elles ne sont pas libres, elles doivent respecter les règles parce qu’elles sont nées filles. 

Oui, c’est exactement ce qu’on se disait hier ensemble quand on préparait l’interview. Tu me disais par rapport à la performance dont je parlais dans l’introduction que les femmes sont à la maison et n’ont pas le droit de sortir alors que les hommes sont dehors, font ce qu’ils veulent. Quand une femme sort à l’extérieur c’est un challenge. 

K.K. : Oui, il fallait subir et faire face à toutes ces règles. 

Et c’est de là qu’émerge un jour ta performance où tu décides de créer cette armure. 

K.K. : Tout à fait. Cette idée n’est pas venue d’un coup et le soir j’ai créé une armure, je vais la vêtir et je vais marcher. Non. Ca c’est notre vie, une vie de femme, un challenge permanent. C’est une vraie guerre pour une femme de sortir dans mon pays. Il fallait d’abord que tu convaincs ton père ou les oncles de la famille. Il fallait justifier pourquoi tu voulais sortir. Par exemple, rien que de demander d’aller à l’université ou d’aller travailler, c’était déjà une longue démarche, c’était pas facile pour moi. Dans ma famille par exemple, ma mère a été mariée à l’âge de 12 ans, un an plus tard à l’âge de 13 ans elle a eu son premier enfant. Je te parle de la campagne en Afghanistan. La génération suivante de mes sœurs et moi, elles ont été mariées à 16, 15 et 14 ans. Quand j’étais adolescente tu n’imagines même pas comment je me suis battue pour que mes parents ne me marient pas de force. Je ne pourrais même pas t’expliquer ça comme ça, il faudrait des livres pour le faire. Voilà. C’est pour ça que je te dis que je suis féministe. C’était pas facile pour moi. J’ai fait une “hunger strike” (grève de la faim), durant trois jours je n’ai pas mangé pour convaincre ma mère. J’ai mis de l’argent de côté parce que quand j’ai dit que je voulais aller à l’université, elle m’a mis une grande gifle dans la bouche et m’a dit que j’allais me marier et qu’ils n’avaient pas d’argent à investir pour moi. D’aller à l’université, de prendre ce risque, c’était impossible. Je me suis battue pour une chose impossible. Point. Point. Je me suis battue durant des années, et c’était pas facile. Rire. Oui, je suis fière de toutes ces années durant lesquelles je me suis battue. Bref. L’argent m’a aidée. Ma famille ne savait pas que j’avais économisé. Durant la journée, il fallait qu’on travaille parce que mon père était mort. Nous les filles on faisait des tapis. En tant que filles, personne ne voulait nous nourrir. Après le soir, il fallait nettoyer et aider à diverses tâches. Le soir, j’avais 2 ou 3 heures pour mes études et pour faire de la broderie. J’ai pris trois années pour économiser un peu d’argent. Tout était vraiment un grand challenge pour moi. La vie m’a appris quelque chose. Tu ne peux pas dire ce que tu veux sans avoir toutes les cartes en main. Pendant des années j’ai dû me battre pour dire que je n’étais pas faible, que je n’étais pas n’importe qui, j’avais un projet et beaucoup d’ambition. Il fallait que je me prouve à moi-même et à ma famille. Depuis l’adolescence je voulais être “free” (libre) parce que je voulais être artiste. Sans “freedom”, tu ne peux pas être artiste. Aujourd’hui, personne ne veut m’épouser, et je suis fière de ça, aucun afghan n’ose se marier avec moi, parce que je suis horrible. Ça fait 5 ans maintenant que je suis partie. Quand j’ai dit à ma mère que je ne voulais pas me marier, elle ne comprenait pas et me demandait pourquoi je ne le voulais pas. Je répondais que je ne voulais pas me marier. Alors elle me demandait ce que je voulais faire. Je répondais des études. C’était déjà pas facile à entendre. Puis elle m’a demandé ce que je comptais étudier. J’ai répondu “l’Art”. Là, c’était vraiment au-delà du pire pour elle. 

Déjà en France, c’est pas facile de dire que tu veux être artiste alors j’imagine combien pour toi ça a dû te demander du courage ! 

K.K. : Oui une fille horrible. Rire. Je lui ai montré tout l’argent que j’avais économisé pour aller à Kaboul. Pour moi cette ville c’était un rêve, c’était comme dire que tu partais à New York. Aller à Kaboul, la capitale, c’était extraordinaire ! Cette vie-là c’était le paradis absolu. J’étais vraiment “ambitious” (ambitieuse). Et voilà ! Je suis arrivée, je l’ai fait. Je suis entrée à Kabul University. Quand j’ai commencé à vivre toute seule, j’ai compris. “Welcome to the world” (Bienvenue dans le monde). J’ai réalisé que ma vie dans ma famille dans cette petite maison c’était juste un tout petit morceau de mon pays. Je suis entrée dans la Kabul University of Fine Arts et j’ai déchanté face à ce système éducatif. C’était comme faire un petit dessin, mais j’avais fait ça toute ma vie. C’est pas du tout pour me vanter ce que je dis, mais je cherchais à apprendre plus, je cherchais l’Art contemporain. Par exemple, notre prof d’histoire de l’art, il racontait beaucoup de choses en lisant le livre anglais “Art through Ages”. Une partie sur Van Gogh racontait sa vie, sa carrière, jusqu’à sa fameuse toile des sunflowers (tournesols). Là notre prof nous dit que sur le marché de l’art, aujourd’hui ça coûte des millions. Mais pour lui, cela ne valait  même pas deux roupies. Cela m’a tuée. Je m’étais battue durant des années pour être ici, je connaissais déjà Van Gogh, je n’avais pas beaucoup accès à Internet mais je le connaissais. Il fallait que je change d’école et que je trouve une autre solution. J’ai cherché à obtenir une bourse pour aller ailleurs pour trouver de l’art contemporain, le vrai art. 

Ce qui m’avait marqué surtout c’est que quand tu as commencé à faire tes performances tu savais pas que c’était de l’art. 

K.K. : Non. Rire

Et c’est tes professeurs qui t’ont dit : “Kubra c’est de l’art ce que tu fais en fait”.

K.K. : Ce genre de performance, les trois dont je t’ai parlé, chaque fois c’était une découverte à chaque étape. A chaque étape je doutais mais en même temps à chaque étape j’étais sûre de quelque chose. Je suis très honnête avec moi-même, je m’écoute beaucoup. Toute l’étape de création c’est moi qui le fait depuis la première réflexion jusqu’à la réalisation. Mon agent fait le reste, c’est son travail. Et à chaque fois, il ou elle doit obtenir des autorisations. C’est pas simple pour faire une performance en France, demander à l’Etat, à la police, etc. tout ça pour une performance. Je suis contre toutes ces démarches. Pour moi une performance il faut juste qu’elle “happen” (se fasse). Quand je fais une performance, je n’explique jamais avant, je ne préviens jamais personne, sauf une ou deux. Par exemple, pour ma performance Armure, je n’ai pas communiqué. J’ai juste fait un petit flyer avec marqué le titre “ARMURE” par Kubra Khademi, à partir de 17h à cet endroit. C’est tout. Et j’avais posté ça sur Facebook. J’avais mis un gros manteau sur moi pour cacher mon corps, je pars avec une amie et on monte dans un taxi. On lui indique de nous emmener devant une banque. Je sors de la voiture et mon amie je lui ai indiqué de continuer avec le chauffeur afin d’aller devant une boutique un peu plus loin, parce que c’était le point final de ma performance. Donc tu vois je préviens pour l’aspect organisationnel. 

Tu veux bien qu’on en parle un peu de cette performance ? Tu m’expliquais que tu as choisi cette rue à Kaboul parce que c’est un rond-point très grand avec beaucoup de passage notamment avec beaucoup d’hommes. 

K.K. : Oui, beaucoup de monde et beaucoup d’embouteillages. 

Tu me disais justement que c’est un endroit par lequel tu es obligé de passer pour te rendre à un autre endroit dans la ville. Le problème étant que dans cet espace là, tu ne peux pas passer en étant une femme sans qu’on t’invective, qu’on te parle, qu’on t’agresse… 

K.K. : Oui même qu’on te touche les fesses. Oui directement. Rire

Dans ta performance qui est celle dont on parlait dans l’introduction qui s’appelle Armure, tu décides de traverser cette rue avec cette armure. j’ai vu des photos et vidéos de cette performance, tu es toute droite et tu avances. 

K.K. : Oui c’est juste ça. Le geste de marcher. Traverser cette rue. Tout de suite, j’ai eu une réaction. Tout le monde s’est rué vers moi. A chaque seconde le nombre de personnes, d’hommes, augmentait autour de moi. Ils disent des choses mais en même temps ils sont dans le choc. Je connaissais bien cet endroit, je savais que j’allais être moquée, et effectivement pendant que je marchais j’entendais qu’on me traitait de “la folle pute” avec une énergie très agressive, mais en même temps je sentais qu’ils étaient dans le choc. Après deux ou trois minutes, j’ai eu un peu peur, parce que j’ai vu qu’il n’y avait plus de voiture. S’il n’y a plus de voiture ça veut dire qu’elles ont été bloquées plus loin. 

En fait, tu te retrouves entourée dans ton armure par une foule d’hommes. 

K.K. : Tout à fait. Ils avaient bloqué cet endroit avec que des hommes qui se dirigeaient vers moi. 

Ils te regardaient ? 

K.K. : Oui, il y avait un grand sentiment de curiosité. Les gens venaient en courant, ils se demandaient ce qui se passait. Avec mes yeux je vois énormément d’hommes et ça m’a fait un peu peur. 

Kudra Khademi, Armure. Performance, 2015
© Mina Rezaei, Facebook.

Et tu n’as pas senti à un moment que c’était allé trop loin, que la performance t’échappait ? Tu as dû te sentir en danger ? 

K.K. : Oui je savais que j’allais être moquée, mais je n’attendais pas une foule si grande. Je sentais aussi qu’ils me jetaient des choses dessus. Après 8 minutes, ma performance était finie et j’ai sauté dans le taxi où m’attendait mon amie qui avait laissé la porte ouverte pour que je puisse monter très vite à l’intérieur. Le chauffeur il était pas bien d’avoir été mis dans cette situation, parce qu’il n’avait pas été prévenu de cette performance, il n’a pas bien compris. Je pense qu’il avait peur aussi parce que les gens ont commencé à “jump over the car”, à sauter sur le taxi. Le conducteur a senti qu’on devait partir, sans savoir où, il est parti très vite, mais avec mon amie on comprend qu’il ne nous ramène pas à la maison. Je suis encore en état de choc mais en même temps je suis galvanisée par le fait que je viens de finir une de mes performances. Mais mon amie m’a dit qu’on ne pouvait pas rentrer. On est allées chez ma tante qui habitait aussi à Kaboul parce qu’on ne pouvait pas rentrer chez nous. Le taxi en nous déposant nous a demandé beaucoup plus d’argent pour tout le désagrément. Rire. Du coup j’ai donné tout ce que j’avais dans mes poches et mon amie pareil. On sort tout de suite et le chauffeur est parti très vite pour nous fuir. On arrive chez ma tante et là j’entamais une autre phase de ma performance qui n’était pas simple. Le même soir, dans les journaux locaux on voyait mon image partout avec toutes les insultes comme “anti-islamistes”, c’est écrit en farsi mais je pourrais te le montrer, il y avait aussi “spy”, “american project on women“, “pute”, “qui joue avec la dignité de la femme afghane”, “qui veut amener les droits de prostitution des femmes dans la ville”, etc. Ce genre de choses. Je suis entrée dans une autre phase d’attaque. Mon image était partout. C’était fou. Le lendemain encore et après et après. Mon numéro était partout, je ne sais pas comment ils ont fait. Je reçois de nombreux messages de menace, d’insultes, même des questions, etc. Les gens après cette performance voulaient absolument s’exprimer sur le sentiment qu’ils avaient ressenti, que ce soit de la colère, de l’appréciation, etc. Mon e-mail aussi a été communiqué. Quelques jours après ma caricature est parue aussi, un montage Photoshop d’une sorte de sculpture de métal sur un cheval avec moi dessus le chevauchant en portant mon armure. Toutes les télés, tous les journaux et tous les politiciens m’ont contactée. Je n’ai pas tout lu parce que c’était très violent. 

Surtout que c’était en 2015, tu avais 26 ans, tu étais très jeune. Enfin quel que soit l’âge mais là tu étais très jeune. 

K.K. : C’est ça, moi j’étais pas prête pour ce genre de violence. J’ai eu l’impression d’être toute seule face à mon pays. J’ai eu quand même quelques retours positifs de figures intellectuelles de Kaboul mais eux aussi ont été menacés pour avoir validé ma performance. Il y a eu des gens qui avaient peur d’exprimer leur opinion positive de peur des représailles. Il n’y avait pas de débat, que des insultes. Même aujourd’hui ce n’est pas facile pour moi de parler de tout ce qui est arrivé depuis 5 ans. Je vois un psychologue pour gérer ce post trauma que j’ai dû traverser après toutes ces insultes. Je me suis cachée pendant plusieurs jours dans la maison de mon amie, puis dans la maison d’un journaliste australien associé de presse, etc. Ça ne s’arrêtait pas, plus les jours passaient et plus les critiques paraissaient dans la presse et étaient relayées par les médias, ce qui a participé au fait que les gens étaient de plus en plus en colère contre moi. Au bout de 23 jours après cet épisode, je suis arrivée en France au mois de mars, en plein choc. Vraiment dans le choc avec une seule question : “Pourquoi?” 

Tu es arrivée en France, aujourd’hui tu es carrément chevalier des Arts et des Lettres ; qu’est-ce que ça t’a fait ce décalage ? Parce que tu as été obligée de fuir… 

K.K. : Oui un décalage extrême. Rire. J’ai eu de la chance. J’aurais pu mourir à de nombreuses reprises, être tuée des milliers de fois, dans mon pays. J’ai eu vraiment de la chance. Oui j’ai eu de la chance, c’est tout. Arrivée ici avec tout le trauma et post-trauma, ce qui m’a sauvée c’était la création. J’ai fait des performances, des choses dans l’espace public, etc. J’ai rencontré surtout les bonnes personnes. 

C’est bien parce que j’ai pas du tout touché à mes questions. Je suis très silencieuse aujourd’hui et je t’écoute parce que c’est très impressionnant. 

K.K. : Merci. Mais tu sais mon art est très simple. Je ne donne pas des théories mais je raconte ma vie. Ca c’est mon art, ça c’est mon féminisme. D’être artiste et d’être féministe c’est ça mon art, ça passe par des épisodes de ma vie qui me servent comme matière première très importante dans ma création. Ca c’est féministe. Je le redis mais dans ma culture afghane et dans la manière dont j’ai grandi, c’est une honte d’être une femme, c’est une honte si tu es harcelée ou si tu es violée. C’est de ta faute. Tous les péchés ne sont que des femmes. Je raconte ma vie avec toute ma fierté. J’ai 5 soeurs, je suis fière de mes soeurs, j’ai de très bonnes relations avec elles. Je suis fière de toutes les autres femmes ou filles qui possèdent leur vie et qui utilisent leur histoire. Il faut qu’on raconte ça pour la prochaine génération. Il faut que les garçons afghans de ma génération écoutent la vie de ces femmes. Ce serait une belle leçon de vie pour eux. Ça donnerait de la force pour les autres. Il ne faut pas avoir honte de sa sexualité ou de son identité. Aujourd’hui, j’affirme que je suis féministe, et ce n’est ni bien vu dans mon pays ni encore en France. Les gens rient parfois, ils sont gênés, et ils me disent parfois que je suis très naïve. Mais c’est encore étonnant d’entendre ça parce qu’on dit qu’on est féministes. Du coup je me rends compte que même si vous avez d’incroyables libertés par rapport à mon pays, ce problème-là du féminisme est encore relatif et qu’il faut encore travailler là-dessus. Parce qu’ici on cherche encore à garder les hommes contents. Si tu dis que tu n’es pas féministe c’est pour faire plaisir aux hommes. 

Dans PRÉSENT.E il y a une tradition ! À la fin de chaque épisode, je demande à mon invité.e si iel réussit à vivre de son travail. Parce qu’en France l’argent reste encore très tabou. 

K.K. : Exactement ! Ca c’est très français, on ne parle pas d’argent ! 

Rire. Oui voilà le féminisme et l’argent sont deux choses taboues et nous on parle de ça aujourd’hui ! Du coup, j’ai cette tradition à la fin qui est de demander si l’artiste arrive à vivre de son travail. 

K.K. : Alors oui moi je vis très bien ! Rire. Je m’en fous, je dis tout ! Je suis féministe, je suis bête, je suis une mauvaise fille, et je gagne de l’argent ! Rire

Merci Kubra, tu as évidemment un parcours qui force l’admiration, donc merci d’avoir accepté mon invitation et d’avoir pris le temps de me recevoir dans ton atelier. C’était le quinzième épisode de PRÉSENT.E. Merci de l’avoir écouté. Un grand merci également à David Walters pour le générique.  Je suis vraiment ravie d’entamer cette deuxième saison avec vous. Cette année je publierai un épisode, une semaine sur deux. On se retrouve donc dans deux semaines en compagnie de Randa Maroufi. Mais d’ici là prenez soin de vous et je vous embrasse.

REMERCIEMENTS : Un immense merci à Cosima Dellac d’avoir retranscrit cet épisode de PRÉSENT.E et à Cassandra Levasseur pour la correction.

Publié par La vie d'artiste

Auteur·e, amateur·rice d'arts et de mots, cinéphile, mélomane, dramatique et excentrique, théinophile et noctambule.

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