SABRINA BELOUAAR

Cette semaine, le 5e épisode de PRÉSENT.E est consacré à Sabrina Belouaar !

PRÉSENT.E est un podcast dans lequel je souhaite mettre à jour ce qui vient en amont puis en aval de l’art contemporain. Mes questions portent donc rarement sur les oeuvres en elles-même mais davantage sur toutes les réflexions et les doutes qui gravitent autour de celles-ci. Car ici je m’intéresse d’abord à la manière dont la vie de mon invitée impacte son travail puis à l’inverse à la façon dont son travail vient impacter sa vie. Dans PRÉSENT.E j’essaie de mener les conversations comme j’ai l’habitude de le faire en tant que critique d’art dans les ateliers d’artistes ou à la terrasse des cafés. Sauf qu’ici nous sommes enregistrées et vous avez la possibilité de tout écouter.

J’ai découvert le travail de Sabrina Belouaar grâce à Flora Fettah une critique d’art et commissaire d’exposition dont j’admire beaucoup le travail et dont je chéris également l’amitié. L’année dernière Flora m’a parlée d’une oeuvre qu’elle avait croisée dans les allées du Salon de Montrouge. Une fois face à l’oeuvre je suis juste restée bouche bée. C’était un grand monochrome entièrement réalisé avec du henné. Sabrina Belouaar s’emparait ici d’un étalon du modernisme occidental et de surcroît, masculin. Le monochrome, c’est Malevitch, c’est Rothko, c’est Klein, Soulages et j’en passe. Et là, une artiste avait le toupet de présenter en 2019 à un salon de jeune création un monochrome. Pire encore ! Elle avait utilisé pour cela du henné, ce colorant naturel employé depuis l’Egypte Antique par les femmes d’Inde et du Maghreb, dans l’intimité de leur foyer. C’était un geste ultra puissant…

En un monochrome, Sabrina Belouaar avait réussi à faire une oeuvre féministe, décoloniale, intersectionnelle, écologiste, éco féministe sans grandiloquence et sans jamais sacrifier la beauté de son tableau, sa poésie et sa douceur. Enfin bref, un coup de maîtresse qui encore aujourd’hui m’impressionne. C’est pour cela que je suis immensément contente de recevoir Sabrina Belouaar pour le cinquième épisode de PRÉSENT.E !

Bonjour Sabrina ! Et merci d’avoir accepté mon invitation…

S.B. : Bonjour, merci Camille !

C.B. : Henna, cette oeuvre que tu présentais au Salon Montrouge elle a énormément d’aplomb. elle est très grande et le fait qu’il n’y ait aucune figure humaine lui ajoute un aspect encore plus sourd. Je trouve que c’est une espèce de tabula rasa sur tous les méfaits qui ont été commis. Et le fait que tu choisisses le henné qui est une plante réputée pour ses vertus cicatrisantes c’est encore plus beau. C’est comme si tu venais panser certaines plaies en fait… Cette oeuvre elle-est née dans un premier temps presque par hasard contrairement aux autres. Puis elle t’a demandée énormément d’énergie. Est-ce que tu peux nous raconter son histoire ?

S.B. : Bien sûr ! Alors cette œuvre a été réalisée en 2015, quand j’étais encore aux Beaux Arts de Marseille. Avant cela, c’était une forme de rencontre avec le henné. J’étais dans l’atelier d’Anita Molinero – ma prof de sculpture à l’époque – et un jour elle nous a donné un sujet qui était de prendre un truc qui avait dans notre sac et d’essayer d’en faire quelque chose. Et moi dans mon sac j’avais ma coloration que je voulais faire pour le soir sur mes cheveux. Au final, je me suis dit que j’allais utiliser mon petit henné et j’ai commencé à le mouiller, à le malaxer, à essayer de lui donner une forme et à essayer que ce henné se transforme en sculpture. Bon c’était un échec total, mais c’était ma première rencontre avec le henné. Au final, de la sculpture je suis passée à la peinture, et j’ai décidé de faire un grande monochrome, parce que les monochromes m’ont toujours intriguée, j’adore le travail de Malevitch… j’ai un peu plus de mal par exemple avec Soulages, mais bon. Rire. Bref, j’ai toujours été fascinée par le monochrome parce que, qu’on soit dans le milieu de l’art contemporain, enfin de l’art en général, ou qu’on soit néophyte, c’est une forme qui a toujours fait polémique. Dans le sens où, dans l’art on va respecter cet avant-gardisme, cette révolution de la peinture qu’est le monochrome, et pour les personnes qui sont pas trop dans l’art, quand ils vont voir un monochrome, ils vont dire : « Ouais l’art c’est un peu bidon, regarde y’a des gens y font un carré blanc sur fond blanc, c’est l’arnaque. » Ça m’a toujours intriguée. J’ai toujours kiffé les analyses des deux côtés, sur la forme qu’est le monochrome. Généralement aussi, ce que j’aime bien faire dans mon travail c’est de fusionner – j’aime bien ce mot « fusionner » – l’Orient et l’Occident.

C.B. : C’est exactement ça. Tu prends un truc qui est fait la majeure partie du temps par des mecs blancs, et toi tu le fais avec un matériau dont s’emparent les femmes orientales.

S.B. : Clairement. Comme tu disais, le monochrome est connu au travers de Malevitch, Soulages… donc des hommes voilà quoi, on connait ces artistes. Et moi, je reprends une matière qui est très esthétique et très féminine. Le henné à la base c’est une sorte de fond de teint. Si tu as le teint un peu pale, tu te frottes un peu de henné sur le visage et ça va te donner bonne mine. Par la suite ça a été des colorations, ça a été aussi des vernis et ça a été des traditions qui se sont liées à cette matière, c’est-à-dire que par exemple quand il y a une fête religieuse musulmane, on va faire un petit rond dans la main, ou des choses comme ça. Donc c’est devenu hyper symbolique au fur et à mesure. Mais c’est quand même rattaché à la femme, à la beauté de la femme, à l’esthétique de la femme. Donc y’a une certaine féminité au travers de cette toile. Je suggère la féminité à travers cette matière.

C.B. : Avec cette oeuvre t’as réussi à abriter beaucoup d’engagements. Et en fait ton travail je trouve qu’il est globalement dans cette dynamique. C’est à dire que toutes tes oeuvres motivent le fait que l’on rebattent les cartes. J’ai l’impression que chacune d’entre elles consistent finalement à tirer un trait sur le passé pour proposer une histoire nouvelle qui inclut cette fois-ci les personnes restée à la marge pour leur permettre d’avoir voix au chapitre. En l’occurrence ici les femmes orientales.

S.B. : Je dirais pas de tirer un trait sur le passé. Toi tu disais « tirer un trait sur le passé pour créer un nouveau sens ou en tout cas une nouvelle histoire », moi je dirais plus « me nourrir du passé » parce que c’est une base dans mon travail. Donc me nourrir du passé, me le ré approprier, afin de redonner mon sens, ma vision. Par exemple, j’aime bien mettre en avant toutes les personnes mises à l’écart au niveau de la société, ces personnes-là, je vais aller vers elles, ça va être une rencontre, ça va être des échanges, ça va être une confiance qui va se lier. Par la suite, grâce à cette confiance, ces personnes vont me raconter leur histoire, d’où elles viennent, etc. Donc je vais emmagasiner tout leur vécu, en tout cas ce qu’elles veulent bien me faire partager, et avec ça je vais par la suite produire une œuvre.

C.B. : Avant de préparer cette interview et de prendre le temps de vraiment discuter avec toi. Je te l’ai dit, j’étais très impressionnée par ta personne. Comme Henna une espèce d’aplomb se dégage de toi et aujourd’hui je pense que je réussis doucement à identifier ce à quoi s’est dû. Je pense que ça vient notamment d’une colère. Cette colère-là elle vient sûrement de toutes ces rencontres que tu as faites, parce que tu as emmagasiné ces vécus chargés d’expériences, de choses. Et c’est sans doute cette colère qui donne cette force énorme à ton travail.

S.B. : Clairement… carrément même ! C’est la colère que j’ai envers la société. C’est un peu cliché à dire, j’sais pas ça fait un peu pathos, mais voilà quoi, y’a des choses qui vont pas et ça m’fout la haine. Y’a des inégalités, y’a du racisme. Il faut appeler un chat un chat. Il y a beaucoup de racisme encore aujourd’hui. Moi c’est ces sujets qui me titillent, ça m’alimente. Moi j’ai envie de parler. J’ai envie que ces personnes qui sont mises à l’écart récupèrent leur identité, les mettre sur un piédestal et dire : « Putain ! Ces gens en fait ils sont utiles dans la société ». Les gens étaient bien contents d’avoir des rues pavées et bien les gens qui ont pavé ces putains de rues bah c’était des émigrés tu vois ce que je veux dire. Donc moi j’aime rencontrer ces gens, j’aime aussi raconter mon histoire. Parce que l’histoire de mes parents et mon histoire, c’est une histoire issue de l’immigration. Vu que je connais ce genre d’histoire, ça m’est familié forcément dans mon travail y’a ça qui va ressortir. C’est automatique, même sans le vouloir ça vient.

C.B. : C’est aussi ce que je trouve super fort dans ton travail, c’est qu’évidemment il y a cette colère, mais pas que. Il y a aussi énormément de curiosité et de bienveillance dans ton travail. Comme lorsque tu photographies Monsieur Bobigny à Paris ou toutes ces femmes, vendeuses d’or en Algérie. Et c’est ça qui est fort, c’est que chacune de tes œuvres c’est une rencontre et que pour motiver cette rencontre, t’arrives pas avec tes gros sabots pour prendre tes photos, tu prends ton temps, tu vas pas juste figer une image, tu vas mettre en récit des vies et des existences. Est-ce que tu peux nous raconter l’histoire de ce travail et de ces femmes par exemple qu’on comprenne mieux ?

S.B. : Par où commencer. Pour ces femmes, la série photographique s’appelle The gold sellers et en fait pour raconter la genèse de cette série de photos, j’ai depuis que je suis petite, je suis toujours partie en vacances en Algérie. Tous les étés je croisais ces femmes dans les rues quand on allait faire du shopping avec mes parents. A chaque fois, mes yeux s’arrêtaient sur ces femmes, et je me demandais ce qu’elles faisaient ornées d’or. Rien que le soleil qui tapait sur elles. T’es obligé de les regarder ces bonnes femmes.

C.B. : Qu’on comprenne bien en fait ce sont des femmes, dans tes photos on les voit souvent assises par terre et qui montrent leurs mains et sur chacun de leur doigt y’a pleins de bagues et pleins d’objets en or. Et tu dis que ces femmes sont un peu partout dans la ville.

S.B. : Non elles sont dans certains quartiers d’Alger, bien précis, c’est pas dans toute la ville, c’est vraiment des quartiers bien précis pour leur business qui est bien connu tu vois. Donc ces femmes portent des bagues, des chaines, etc. Tu as de tout là-bas, t’as des bagues Coco Chanel, Louis Vuitton, etc. C’est d’un kitch ! C’est horrible ! Honnêtement les bijoux sont dégueulasses ! Rire. Mais ce marquage super intéressant des marques, le marquage des marques. C’est-à-dire, Louis Vuitton, Coco Chanel, Dior, etc. Il y a des bagues que j’ai photographiées où c’est marqué « DIOR » en gros, c’est vulgaire tu vois. Mais bon c’est comme les gens qui n’ont pas beaucoup de moyens mais qui rêvent un jour d’avoir un sac Chanel ou un sac Vuitton, où n’importe quoi, tu as ces choses-là qui sont hyper ancrées dans la tête des gens, inconsciemment. Donc elles, quand elles vont essayer de vendre leur or, elles vont essayer de titiller d’autres femmes avec les mots bien spécifiques « Coco Chanel », « Louis Vuitton », genre c’est la classe ça va se vendre. C’est ancré dans la tête des gens et c’est hyper intéressant. Mais bon, pour en revenir à l’histoire de base de The Gold c’est que ces femmes je les voyais depuis toute petite quand je partais en Algérie en vacances là-bas et à chaque fois je demandais à ma mère : « Qu’est-ce qu’elles font par terre ces femmes ? » « Pourquoi elles ont de l’or ? » Enfin je ne comprenais pas ce qu’elles faisaient là. Et à chaque fois, ma mère elle me répondait « C’est la honte, c’est la honte, regarde pas, tourne la tête ». Ca m’a intriguée, toutes ces années, j’ai grandi toujours en jetant un œil sur ces femmes en me demandant ce qu’elles faisaient de honteux. En grandissant et en me spécialisant dans l’art, j’ai voulu répondre à ces questions de quand j’étais petite. Je suis allée à la rencontre de ces femmes. Du jour au lendemain, j’ai pris un billet pour Alger je me suis dit c’est maintenant je veux avoir des réponses.

C.B. : Ah ouais c’était un truc qui te prenait vraiment la tête.

S.B. : Ouais je sais pas. Par exemple, le henné qu’on te met sur les mains parce que c’est l’Aïd ou un truc comme ça, on me l’a toujours mis sans que je connaisse exactement la signification ou le symbole de ce geste. Donc j’ai grandi avec pleins de trucs qu’on m’a inculqué, toujours avec cette dualité Orient / Occident, mais sans que je comprenne vraiment de quoi il s’agissait. Dans le cas des delalates – c’est leur nom, je comprenais pas non plus pourquoi elles étaient là : on me disait que c’était la honte, qu’il ne fallait pas les regarder, mais elles étaient quand même présentes. Donc du jour au lendemain je suis allée à leur rencontre. J’ai parlé avec ces femmes et ça a mis du temps parce que lorsque que je suis arrivée elles m’ont prises pour une journaliste. J’étais avec un énorme appareil photo, c’était pas la meilleure manière de faire. En fait, elles se sont passées le message très rapidement, tac tac, téléphone arabe. Mais une de ces femmes m’a finalement fait confiance, et c’est là qu’a commencé l’échange avec une de ces delalates. Je me suis assise à côté d’elle dans la rue, tout simplement. J’étais avec un accompagnateur parce que j’avais peur qu’elle me prenne vraiment pour la française qui arrive, qui demande une photo et puis qui s’en va. Je me suis dit, bon si je suis avec un ami, qu’il est un algérien qui est née en Algérie, peut-être qu’elles me feraient un peu plus confiance. Finalement ça a carrément marché. Je leur ai clairement dit que j’étais artiste et pas du tout journaliste, que depuis petite, je comprenais pas ce qu’elles faisaient dans les rues et que je voulais simplement connaitre leur histoire. Et elles ont commencé à me raconter leur histoire. Elles m’ont expliqué qu’elles avaient vécu un deuil, que leur mari est mort, ou qu’elles avaient divorcé. En tout cas elles n’avaient plus de protection masculine. Ces femmes, pour essayer de s’en sortir – parce qu’elles ont eu des enfants avec ces hommes – elles ont commencé à vendre leur dot de mariage, sachant que la dot généralement c’est des parures, des bijoux très bling bling, etc. Elles ont commencé à monnayer leur or, et voyant que ça fonctionnait (c’est un marché hyper florissant), elles sont devenues accro à ce boulot. Malgré le fait que leurs gosses aient grandi, soient devenu indépendants, autonomes, tout ce que tu veux ; ces femmes toutes les années qu’elles ont passé dans la rue à regarder les gens à faire leur business, elles en sont devenues accro. Je leur ai demandé si elles avaient peur du regard des autres. Et c’est des femmes qui sont hyper fortes, ce sont des mères qui à un moment ont galéré dans leur vie et ont du trouver une solution pour essayer de s’en sortir. Donc s’il fallait se mettre dans la rue pour vendre des vêtements ou de l’or ou autre chose, on y va coûte que coûte. Elles ont commencé par leur or, sachant que c’est une monnaie universelle, c’est hyper symbolique. Dans ma tête, je trouvais qu’elles se rendaient pas compte du truc de ouf qu’elles faisaient en fait, parce que on est dans un pays musulman, on est en Algérie, et ce sont des femmes qui gèrent de l’or. J’ai trouvé ça ouffissime ! Elles ont une force ces bonnes femmes, tu sens que ce sont des femmes qui ont du vécu. Forcément à la fin je leur ai demandé si je pouvais prendre leur main en photo, parce qu’elles sont comme des présentoirs dans la rue, et moi je voulais prendre en photo le présentoir. Et elles m’ont dit “ok” au fur et à mesure. C’étaient de très très belles rencontres. À la fin on a même fait des selfies, en off, j’ai des selfies avec chacune des vendeuses.

C.B. : Dans tout ton travail ta vie à une place hyper importante mais on ne le voit pas nécessairement. Et je trouve aussi que c’est ça qui est troublant. Quand tu filmes Les Invisibles, tu montres une femme qui se lève à trois heure du matin, qui part faire ses ménages dans les plus beaux quartiers de Paris. Et c’est seulement en te demandant qui est cette femme, qu’on apprend que cette femme c’est ta maman. Et je trouve que ça rejoint aussi pas mal le fait qu’aucun visage n’apparaissent vraiment dans ton travail. Tu disais que tu prenais les mains en photo par exemple, et c’est également le cas de Monsieur Bobigny, une autre série dont on n’a pas parlé. En fait ya une espèce d’anonymat dans toutes tes pièces qui apporte une “valeur universelle”à ton travail et qui permet à chaque personne quelque soit sa région du monde d’être touché. Personnellement, ton travail m’a bouleversé alors que je suis jamais allée en Algérie.

S.B. : Comme je te disais déjà en amont, j’ai un problème avec les visages. Je trouve que ça enferme trop, ça en dit trop… et pas assez. Donc dans mes oeuvres je préfère qu’il n’y ait pas un arrêt sur image sur le visage des gens c’est pas ce qui m’intéresse. On peut suggérer des choses sans forcément le montrer de manière frontale. En montrant des mains, tu suggères le travail et le labeur, c’est une puissance évocatrice hyper forte. Même pour les mates de peau, c’est une empreinte de mon visage, donc tu as quelque chose d’un peu fantomatique. Tu me parlais de Les Invisibles, c’est une vidéo qui me touche beaucoup parce que on y voit ma mère forcément. Et au-delà de ça, c’est vraiment l’oeuvre qui met sur un piédestal ces personnes mises à l’écart. C’est une bonne femme qui fait des ménages dans Paris, elle rencontre personne pendant tout ce temps où elle fait ces ménages. Y’a pas un “bonjour”, y’a pas un “merci”, y’a rien du tout, y’a pas de reconnaissance. Tu vas pour laver la merde des gens. Et en général les gens qui nettoient cette merde, c’est des gens issus de l’immigration. Il faut dire les choses. Ces gens ils ont quitté leur pays en se disant qu’en France ils allaient avoir une vie meilleure. Au final, ils se retrouvent à la plonge, en train de faire des ménages ou au McDo pour travailler derrière une multinationale. Il y a tout un truc comme ça qui me fout la haine. Tu parlais de colère, on y revient à cette colère. Je veux mettre en avant ces gens là. C’est fout parce que dans cette vidéo, il y a un temps où cette femme se retrouve dans Paris et tu entends des oiseaux, un chant d’oiseaux rien que pour elle. Ma mère me disait : “Tu vois je fais peut être un boulot de merde mais qu’est ce que je kiffe être à 4h du matin dans Paris et entendre ces petits oiseaux”. Quelques années plus tard, je montrai mon travail à Mohammed Bourouissa, et il a voulu compléter ou apporter sa touche à mon oeuvre. Il est retourné sur le lieu où j’ai filmé ma mère en train de travaillé et il a enregistré ces oiseaux et est parti à l’origine de ces oiseaux. Il s’est avéré – un truc de fou – que c’était des rouge-gorges, oiseaux migrateurs. La boucle est bouclée.

C.B. : J’ai des frissons à chaque fois que tu me parles de tes pièces. On peut dire mine de rien que tu as un travail engagé, on peut dire que les thèmes que tu abordes peuvent-être clivants. On parlait des femmes de ménages, des golde sellers, tu parles aussi des personnes immigrés etc. C’est pas forcément les thèmes les plus évident à aborder. Simplement parce que ce sont des personnes qu’on laisse dans l’ombre justement dont on réclame qu’iels ne fassent pas trop de bruit, parfois même ce sont des personnes qui peuvent être mal vues. Et toi au contraire tu les montres et tu les donnes à voir. Comment tu fais pour qu’iels acceptent déjà, pour qu’iels ne se sentent pas affiché.es aux yeux de tous. Parce qu’en quelque sortes quand tu les mets ainsi en avant elles sont presque la personnification si ce n’est l’étendard de problèmes systémiques. Tu vois même ta maman qui se dit qu’il y aura certes une intimité entre vous deux, mais après cette vidéo elle va être montré dans un white cube.

S.B. : En reprenant ton exemple, effectivement il y a quelque chose de très intime qui se développe. Que ce soit avec Monsieur Bobigny, les delalates en Algérie, les danseurs pros dans ma vidéo Battle, ces rencontres pour qu’elles m’inspirent et pour que quelque chose de fort en sorte, il faut juste de la sincérité. Moi je vais pas rencontrer des gens, leur sauter dessus et me barrer. C’est pas le délire. Je veux apprendre des choses et s’il y a un sentiment derrière ça, forcément je vais en faire un truc. C’est fou parce que actuellement avec le confinement on est tous enfermés et j’entends des gens qui à 20h applaudissent les infirmiers, c’est beau mais ça ça m’fou la haine, ça m’fou l’seum. Toute l’année ces gens donnent leur vie pour d’autres personnes, payés une misère. Que ce soit les caissier.es ou les femmes de ménages. Mais là, on va aller les applaudir à la fenêtre parce qu’on est des putain de faux-cul, mais si tu es un infirmier et que tu es mon voisin, barre toi. Tout ça ce sont des choses qui me nourrissent.

C.B. : Il y a un point commun dans tout ce que t’as dit avec ces caissières, ces personnes qui vont faire le ménage, ce qu’on appelle généralement les “métiers du care” donc des personnes qui vont soigner, qui vont prendre du temps, qui vont pas avoir les plus gros savoirs, ce sont pas des médecins, mais c’est souvent des femmes et c’est souvent des femmes issues de l’immigration.

S.B. : C’est exactement ça, y’a plus rien à ajouter. C’est triste de se dire qu’en 2020, il y a encore des gens qui sont mis à l’écart, qu’en 2020 il y a encore des inégalités salariales, qu’en 2020… bref la liste est longue. Autant en parler et autant créer des oeuvres autour de ces inégalités et peut être qu’un jour, qui sait, les choses reviendront à la normale.

C.B. : En tout cas chacune de tes oeuvres c’est un énorme coup de poing dans la gueule mais paradoxalement tes oeuvres sont aussi très tendres. Tu as compris je suis une grande fan de ton travail. Rire. On arrive à ma dernière question que je pose à chacun et chacune de mes invité.e.s. Est-ce que tu réussis à vivre de ton travail ?

S.B. : Ca dépend. Y’a des mois où je vais vendre et d’autres ou non. Ceux où je vais pas vendre, je vais souvent assister des artistes, qui est un autre boulot, plutôt alimentaire mais qui reste dans le milieu de l’art. C’est une question après tellement gênante bizarrement…

C.B. : Oui et c’est pour ça que je la pose. Elle est gênante parce qu’on est dans un milieu de paraître. On est dans un milieu où on doit montrer que tout se passe bien. Tu dois avoir un compte Instagram super beau, montrer que tu es désirable. Moi en tant que critique d’art je suis dans la même dynamique, je dois montrer que je vends des textes pour avoir de nouveaux.lles, client.e.s derrière.

S.B. : Oui tu dois avoir une belle bio, un peu sexy, pour attirer les gens et au final tout ça c’est du bullshit. Y’a des mois où mon compte il est à moins j’sais pas combien, laisse tomber. Y’a des moments où tu manges des pâtes et où tu te demandes si tu as vraiment fini tes études. C’est des périodes qui m’arrivent oui, où forcément s’il faut gratter pour finir les fins de mois bah tu vas gratter. J’ajoute à cela que pour produire des oeuvres, il faut de l’argent, et ça tombe pas encore du ciel. Et avant que tu puisses en vivre, il faut un attendre plusieurs années, il faut que tu t’accroches au moins une dizaine d’années pour pouvoir commencer à en vivre. Donc là je suis dans la période où parfois ça va, parfois ça va pas. S’il faut aller faire un autre boulot je le fais pour pouvoir continuer à vivre. J’ai pas de gêne tu te poses avant d’être artiste la question de la rémunération, tu sais où tu fous les pieds, soit ça marche soit ça marche pas mais avant que ça marche en tout cas il faut galérer, s’accrocher et y aller !

C.B. : Je sais très bien que c’est pas évident de la part des artistes d’y répondre et c’est pour ça que j’y suis attachée. Mais en fait, plus on mettra en avant la question de la rémunération et du statut d’artiste, et plus on s’en rendra compte et on sera à même de le régler. Donc merci de répondre à cette question.

C’était le cinquième épisode de PRÉSENT.E. Merci de l’avoir écouté et merci Sabrina d’avoir accepté d’y participer. Je remercie également David Walters d’avoir accepté de me prêter sa musique pour le générique. Pour le prochain épisode de PRÉSENT.E j’accueillerai Nicolas Daubanes! Avec qui on parlera de ses sujets de prédilection comme le milieu carcéral bien sur mais aussi de résistance. Mais d’ici là prenez soin de vous et je vous embrasse !

REMERCIEMENTS : Un immense merci à Cosima Dellac d’avoir retranscrit cet épisode de PRÉSENT.E

Publié par Camille Bardin

Critique d'art indépendante, membre de Jeunes Critiques d'Art.

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