ABEL TECHER

C.B. : Bonjour à toutes et à tous. J’espère que vous allez bien. Cette semaine je reçois Abel Techer !

PRÉSENT.E est un podcast dans lequel je souhaite mettre au jour ce qui vient en amont puis en aval de l’art contemporain. Mes questions portent donc rarement sur les oeuvres en elles-même mais davantage sur toutes les réflexions et les doutes qui gravitent autour de celles-ci. Car ici je m’intéresse d’abord à la manière dont la vie de mon invitée impacte son travail puis à l’inverse à la façon dont son travail vient impacter sa vie. Dans PRÉSENT.E j’essaie de mener les conversations comme j’ai l’habitude de le faire en tant que critique d’art dans les ateliers d’artistes ou à la terrasse des cafés. Sauf qu’ici nous sommes enregistrées et vous avez la possibilité de tout écouter.

J’ai découvert le travail d’Abel Techer grâce à sa galeriste, Olivia Breleur, la fondatrice de la Maëlle galerie. J’étais passée lui rendre visite dans son espace à Belleville et après quelques minutes de conversation elle m’a proposée d’organiser une visite d’atelier avec Abel Techer, un jeune artiste réunionnais dont elle allait vernir le premier solo show parisien quelques semaines plus tard. J’ai accepté tout de suite parce qu’Abel aborde des thèmes que je chéris à savoir la fluidité du genre, la déconstruction et le queer. Quand je suis allée dans son atelier de la Cité Internationale des Arts j’ai juste été scotchée. La virtuosité de son coup de pinceau était hallucinante et son regard sur le genre nécessaire. Je suis donc ravie de recevoir Abel Techer pour le huitième épisode de PRÉSENT.E.

Bonjour Abel ! Comment vas-tu ?

Salut Camille ! Ca va bien. Je te remercie de m’avoir invité. Ca me semblait carrément nécessaire de pouvoir parler de ce travail et d’apporter un point de vue sur celui-ci en ces temps un peu complexes.

C.B. : Quand je t’ai rendu visite lors de ta résidence à la Cité Internationale des arts, tu étais en train de terminer ta dernière série de peintures. C’était pour la plupart des autoportraits. Dans ces derniers on te voit souvent nu et totalement imberbe, sans poils, sans cheveux ni sourcils.

A.T. : Ce travail il a commencé quand j’étais aux Beaux Arts de la Réunion. Là bas, je me suis permis de questionner mon corps puisque je ne l’avais jamais fait avant. Les Beaux Arts m’ont permis d’avoir cette ouverture par rapport à mes questionnements internes. Je me suis rendu compte que ce lieu, le lieu de l’apprentissage de l’art était vraiment un espace où j’avais cette possibilité de lâcher les choses qui étaient en moi. Il était nécessaire que ces choses sortent ici puisqu’elles ne pouvaient pas sortir dans l’espace familial. Je n’avais jamais rencontré d’endroit où il était possible de mettre des mots et des formes sur ce qui nous habitent. L’école des Beaux Arts je l’ai prise de cette manière, comme le point de départ d’une réflexion sur le corps. Ce projet a commencé dans cette permission donnée par la structure de l’école.

C.B. : Je parlais du fait que dans certains autoportraits tu es souvent nu, imberbe, et tu as fait tout ce travail là avant de peindre, tu rases l’intégralité de ton corps et il y a aussi d’autres peintures où tu vas tordre ton buste pour créer des seins ou glisser ton sexe entre tes cuisses pour qu’il soit plus apparent. Tu vas vraiment te jouer de ton corps en le rendant un peu fluide et plastique.

A.T. : La première chose qui m’a été donnée de faire par rapport à cette peinture a été d’enlever le vêtement. C’est à dire, d’enlever toute cette charge qu’on a l’habitude de porter et qui devient une sorte de seconde peau sociale. J’ai donc enlevé cette charge, tous ces vêtements qui, d’une certaine manière, me catégorisaient. Puis j’ai fait le constat de ce qui restait : c’était un corps nu, un corps biologique masculin. Au fur et à mesure, j’ai commencé à le troubler et à tester des gestes simples. Par exemple, le fait de pincer le torse pour faire ressortir des seins a créé une distorsion. Je souhaitais tester mon corps sans ajouter d’artifices. Ma volonté était simplement de découvrir ce que je pouvais faire avec lui, de le questionner, de le distordre. Cela a vraiment été le point de départ. Au fur et à mesure, j’ai souhaité aller plus loin en n’enlevant pas uniquement ce qui avait été ajouté à mon corps, comme c’est le cas avec le vêtement, mais aussi ce que le corps produit de manière naturelle : les cheveux, les poils et les sourcils. Cela a vraiment été une manière d’enlever tout ce qui était reconnaissable, tout ce qui me faisait garçon. Parce qu’une barbe par exemple, c’est une chose qu’on attribue socialement au genre masculin et mon but c’était de brouiller le plus possible cette corporalité sur laquelle je n’avais pas le contrôle. Entre temps, j’ai découvert, entre autres, la pensée de Judith Butler avec Trouble dans le genre… C’était vraiment un texte qui m’a permis de mettre des mots sur les questions liées au genre. J’ai compris que le genre était un concept totalement construit que cela n’est pas forcément naturel et biologique. Ce sont des choses qui ont été construites de manière culturelle…

C.B. : … Oui, il n’y a rien de naturel là dedans. Il y a un terme que tu emploies souvent c’est tabula rasa. Tu expliques qu’en retirant tous tes poils tu te débarrasses des stéréotypes de genre et tu proposes un corps qui se serait éclipsé de notre système binaire contraignant et oppresseur. Ton genre devient dès lors fluide, c’est là où tu empruntes à toute cette pensée de Judith Butler, il s’inscrit dans un processus de déconstruction. Tu identifies en fait tous les endroits qui sont construits, que la société t’a réclamé de construire comme étant masculin et tu t’inscrits dans une démarche qu’on peut qualifier de “queer”.

A.T. : Effectivement, puisque le déchargement dont je te parle a vraiment été porté par l’idée de tabula rasa. À l’origine, le queer est une insulte qui désigne à la fois des corporalités mais aussi des personnes et des sexualités qui n’entrent pas dans des catégories de genre ou dans une norme préétablie. C’était une insulte qui signifiait “tordu”, “bizarre”. Moi je pense que le fait de peindre et le fait de démultiplier une même corporalité dans différentes temporalités permet d’envisager une fluidité parce qu’il y a vraiment cette notion de ne pas rester dans une corporalité stricte, binaire et définie. Selon moi cela permet aussi de mettre en avant la performance des binarités qui entrent de manière sociale dans le corps et de proposer une déconstruction. Et puis oui, le « queer » c’est aussi une notion qui tente d’abolir toutes formes de dominations et je pense que ça ne se construit pas uniquement sur la notion de genre mais cela englobe aussi une réflexion sur le système qui construit aussi ces notions de binarités.

C.B. : C’est une pensée bien plus globale et pas uniquement sur une question de genre mais qui épouse véritablement l’ensemble de la réflexion sur un potentiel nouveau système. Comme tu le disais, le queer il s’inscrit également dans un processus d’empouvoirement. À savoir que ce terme était à l’origine une insulte qu’on balançait aux personnes de la communauté LGBTQIA+. Cela signifie “étrange”, “bizarre”, “tordu”. Tu reprends ce retournement dans une de tes toiles dans laquelle on te voit porter une pancarte sur laquelle il y a inscrit “Ti Femel” qui est un terme en créole qu’on peut comprendre de différentes manières. Tu m’as expliquée que si c’était une maman par exemple qui s’adressait à sa petite fille c’était affectif mais par contre cela devenait une insulte si on l’adressait à un homme par exemple. Et toi pour bien expliquer aux auditeurices, c’est un autoportrait dans lequel on te voit de face, ton regard en plus est hyper fort, tu regardes droit devant toi et tu tiens cette pancarte avec marqué “Ti Femel”.

A.T. : Pour moi, reprendre cette formulation qui m’a été imposée de manière assez récurrente, tant dans le cadre familial que public, est une manière d’engager un retournement et une réappropriation. Au lieu de subir “Ti Femel” comme une catégorisation contrainte, c’est une manière pour moi de le ressaisir et de dire qu’on a aussi cette possibilité de reprendre ces assignations et d’en faire quelque chose de constructif plus que subordinatif. “Ti Femel” prend différentes formes. Concrètement, ça dépend du contexte dans lequel il est émis et à qui il est destiné. Si c’est adressé à un enfant, une fille ou une amie, ce sera relatif à la rigolade, ce sera affectif. Mais lorsque c’est assigné à une personne de sexe masculin, ce terme devient violent. Quand j’étais plus jeune, je me rendais pas compte de ma gestuelle : j’ai des gestes qui sont, dirait-on, « plus efféminés”. On m’a dit cette insulte aussi par rapport à ça. Par rapport au fait que ma gestuelle ne correspondait pas à l’idée qu’on se faisait de mon genre.

C.B. : J’ai globalement aimé toutes les oeuvres qui étaient présentes dans ton atelier et dans l’exposition d’Olivia, tu le sais, je suis une grande fan de ton travail. Ce que j’ai trouvé assez fou c’est ce regard permanent dans chacune de tes toiles où tu te mets totalement à nu et tu as une espèce de fierté et d’aplomb qui se dégage de toi, tu fixe comme ça le regardeur. C’est vraiment un processus d’empouvoirment, “regarde moi et je n’ai pas honte, je suis là”. C’est super fort.

A.T. : Je pense que ça a été nécessaire puisque le cadre et le contexte dans lequel chacun d’entre nous vient est totalement différent. Moi je viens de la Réunion donc ce sont des questions qui sont très balbutiantes qui demandent à être mises en avant mais qui se confrontent à des difficultés tant vis à vis du cadre social que de la forte prévalence des religions qui ont un pouvoir assez fort dans ce contexte. Ce sont des questions qui n’ont pas de place, surtout dans l’espace public, ce n’est pas qu’elles n’existent pas mais c’est qu’elles sont invisibles. C’est vraiment un tabou parce que parler de ça – bon ça dépend des familles – mais de manière générale, ce sont des choses qui restent en mode “Garde le pour toi” on sait que ça existe, mais ne le montre pas. Moi je me dis que ce n’est pas possible de taire cela. On devrait aussi avoir la possibilité d’exister dans l’espace sociale, l’espace public, de s’exprimer et d’avoir une voix. Le fait de ne pas exister dans un certain cadre c’est comme si on muselle une voix qui aurait la possibilité de parler mais qui ne le fait pas car il y a une répression. C’est pas une répression violente, en fait, si c’est violent. C’est pas une répression dans le sens où notre cadre politique ne le permet pas, mais c’est une répression plus insidieuse, c’est sous-jacent.

C.B. : Le contexte dans lequel se meuvent les personnages que tu imagines et également déchargé de représentations. Les fonds sont abstraits, d’ailleurs tu emploies le sfumato pour montrer que ton corps ne subit aucun contour, aucune définition avec un aspect un peu brumeux. Il y a simplement des éléments qui sont présents ça et là. Ce sont des objets avec lesquels tu as grandi (si je ne me trompe pas) et que tu agrandis à l’extrême comme ce petit lapin en porcelaine dans lequel tu viens de lover. Ces objets ce sont des choses que tu possédais quand tu étais enfant c’est ça ?

A.T. : Oui ma volonté c’était de questionner le corps dans lequel j’habite. Ce n’est donc pas qu’une question de corps, parce qu’il y a aussi le contexte dans lequel les corps vivent. Ces objets étaient vraiment très présents dans mon enfance. Il y a aussi la matérialité de la porcelaine et aussi, dans le contexte dans lequel j’ai vécu, il n’y avait pas forcément de modèle de construction et ce corps finalement j’ai dû le construire moi-même, seul, dans ce petit espace où ces notions n’existaient pas. C’était pour moi une manière de reprendre ces objets et de les faire dialoguer avec ces notions pour expliquer que l’objet et le contexte influence aussi sur la manière de percevoir les choses, sur nos sensibilités. La notion de non binarité, de fluidité du genre, ça s’est créé par rapport à l’extérieur, par rapport à internet aussi, parce que c’est internet qui me permettait d’avoir une ouverture sur le monde, avec la diffusion d’images qui venaient de l’extérieur et qui diffusent de manière globale des informations. Ces images et ces lectures ont été une nourriture pour moi. Elles m’ont permises de comprendre qu’il y avait différentes manières de vivre son corps. Cela m’a permis d’éviter l’essentialisation et d’inclure tout ce qui permet la construction tant du corps que dans la manière dont il s’exprime.

C.B. : Je parlais du sfumato que tu utilises pour te débarrasser de toute définition. Je trouve cela intéressant parce que lorsqu’on parle du queer, il est presque antinomique de proposer une définition qui viendrait sceller ce concept et le figer alors qu’au contraire il réclame la fluidité, la remise en question permanente et in fine, la déconstruction. D’ailleurs tu m’expliquais que la peinture n’allait sans doute pas être ton seul moyen d’expression, que tu allais surement faire de la performance, de l’installation etc. En tous cas présenter des oeuvres moins figées.

A.T. : Oui ces réflexions sont venues aussi par rapport à ce que j’ai vécu, ça vient toujours d’un point de départ de vécu, on parle toujours du corps et de la manière de le vivre dans un contexte. Cette idée de ne pas rester uniquement sur la peinture ça m’est venu lors du confinement puisque ça me posait des questions tant dans le moment de création de ma peinture puisque ce type de peinture impose un atelier, un endroit où ton corps est présent chaque jour pour peindre. De plus en plus je suis portée par la volonté de décloisonner, de ne pas rester uniquement dans le cadre de la peinture et de tenter de réfléchir à d’autres manières de m’exprimer. J’ai beaucoup réfléchi au devenir de la peinture : elle est exposés, mise dans un espace, etc. Je me dis que travailler la performance et l’installation, c’est aussi une manière de tenter d’inscrire cette parole dans l’espace public et c’est ça qui m’intéresse en ce moment.

C.B. : En fin de compte, ton travail consiste à renier l’essentialisme, à questionner ce qu’on considère comme étant des attributs liés au biologique, au naturel, etc. ça s’inscrit dans des réflexions autour du genre mais pas uniquement. Le queer est aussi un concept qui veut gommer l’ensemble des strates d’oppression et il y en a une que tu as moins abordé dans ton récent travail et ça aussi mine de rien tu y a réfléchi ces derniers temps, c’est un truc qui t’a vraiment sauté aux yeux, mais c’est celle qui est liée aux personnes que la société considère comme étant racisées. C’est une question qui te touche et qui est importante pour toi car tu as grandi et tu vis encore aujourd’hui à la Réunion, tu réfléchis maintenant à présenter un travail qui soit plus intersectionnel et qui aborde davantage toute cette question là et qui abordera toutes ces problématiques à la fois liées aux genres, à toutes les oppressions, etc.

A.T. : Oui je pense que le terme de queer ramène à cette réflexion sur toutes les formes d’oppression et de domination qui traversent un corps de manière stratifiée. Effectivement, je vis à la Réunion dans un contexte multiculturel où la notion de noir et de blanc est floue — même si elle existe, elle est plus nuancée puisque les rapports sont pas forcément les mêmes. Le fait de ramener cette question d’intersectionnalité je pense que c’est quelque chose de relativement important. Je pense qu’aujourd’hui, dans un monde où on se rend compte de toutes les formes d’oppression qu’il peut y avoir, reprendre cette idée d’intersectionnalité c’est démultiplier les possibilités de parole. Je pense que le queer a cette force. Même si c’est un terme qui vient des Etats Unis, le fait de le repenser dans un contexte de manière située, dans un contexte donné, c’est une manière aussi de démultiplier cette parole et qu’elle ne soit pas qu’une seule parole hégémonique mais qu’elle traite de ces questions par rapport à un contexte qui est donné.

C.B. : Là, ce serai encore une question de fluidité. Le queer je le vois comme une sorte d’outils qui vient me permettre de déconstruire toutes les strates d’oppression, que ce soit le validisme, le racisme, la misogynie, le sexisme, le classisme et j’en passe. J’ai l’impression que c’est un peu ce que tu fais là : tu t’es rendu compte que c’était un outils qui allait te permettre de détruire toutes ces oppressions, que tu voulais agir aujourd’hui de manière intersectionnelle, dans le sens où tu allais pas traiter la question tu genre, puis la question de la race, puis après etc. quand il y avait la possibilité de tout traiter en même temps et que tout était interconnecté et imbriqué.

A.B. : Tout est interconnecté et il me semblerait dérisoire de traiter d’une seule chose et de ne pas prendre en compte tout ce qui peut traverser un corps dans un système. A la Réunion, on a ce rapport avec la France mais on n’est pas uniquement en France, il y aussi ce multiculturalisme qui historiquement a été ramené du Mozambique, de Madagascar, de Chine et d’Inde. C’est un contexte totalement hybride. Ca ne s’est pas fait de manière douce, ça s’est fait aussi dans une dynamique de colonisation et effectivement le fait de travailler et de ne pas prendre en compte ce contexte dans lequel je vis, ça me semble aujourd’hui un peu dérisoire. J’ai l’impression que ce serait une parole hors sol qui entrerait dans un “white cube” où tout serait gommé. C’est important pour moi aujourd’hui d’avoir une parole non essentialisante qui soit située quelque part. D’offrir un point de départ à cette parole de la présenter au monde sans forcément qu’elle reste sur quelque chose qui soit global et qui tendrait vers ce prétendu universalisme qui pense tout prendre en compte mais gomme les oppressions que ce soit le racisme, la classisme ou encore le validisme, etc. Voilà c’est vraiment des strates d’oppression qui seraient nécessaire de déconstruire.

C.B. : Continue Abel parce que ça fait du bien d’entendre ce que tu dis donc vraiment continue !

A.T. : En tout cas, ça commence. Ce sont des notions qui surviennent à un moment de fragilité qu’on vit toustes de manière collective et à l’échelle mondiale mais qu’on appréhende aussi différemment. Le fait d’être dans un moment où il y a cette notion de virus qui menace concrètement la stabilité des choses et notre manière de percevoir les choses c’est aussi cela qui m’a permis de repenser et de remettre en question le travail que je fais. Je pense que le doute a été nécessaire à ce moment-là. Il y a une interaction entre mon propre corps et ce travail, les deux s’imbriquent et se juxtaposent. Il y a une vraie articulation entre les deux. Le doute fait concrètement partie de l’évolution et de la nécessité de remettre en question les choses.

C.B. : Le doute c’est quelque chose d’ultra sain. Le jour où on arrête de douter on devient un vieux con ou une vieille conne. Donc le doute, à partir du moment où il n’est pas handicapant et qu’il ne vient pas te scléroser, il est hyper important et je pense qu’il faut le chérir dans un processus de création comme dans la vie en général.

A.T. : Totalement. C’est ce qui permet de ne pas rester dans un noyau dur. Pour reprendre le terme de fluidité, d’avoir aussi une certaine fluidité au niveau de la pensée et aussi de concevoir les choses pour qu’elles ne soient pas naturalisées et qu’on dise que c’est comme ça et pas autrement. Je pense que le doute c’est aussi une manière de résister par rapport à ces choses qu’on nous impose parce que ça force la remise en questions, ça les retourne.

C.B. : Je pense que le doute permet aussi d’acquérir un certain libre arbitre. On a commencé à parler de pilosité au début de cette interview et par exemple, douter sur le poils justement en temps que femme à qui on nous a imposé dès la fin de la puberté et on va les raser on va les épiler, il faut pas en avoir parce que tu es une femme. C’est un acte qui est tellement présent que finalement on ne le questionne même plus. Tu vois pour parler de ma propre pilosité, c’était inenvisageable pour moi de laisser mes aisselles poilues, je trouvais ça immonde, je pensais que c’était horrible parce que dès mes 14 ans, même avant, on m’avait imposé l’épilation. Et tu vois, ce doute là il devient hyper nécessaire face à ce genre d’injonctions, de se demander si c’est réellement important et normal et naturel. De questionner tout ça, ça permet qu’acquérir un certain libre arbitre et de se demander si c’est vraiment toi qui prend la décision de garder ou non des poils sous tes aisselles. C’est un exemple, mais voilà, c’est important de se demander si c’est vraiment moi qui ait pris cette décision et est-ce que ce que je trouve dégoutant c’est fondamentalement moi qui l’ait pensé. Je pensais pas parler de mes poils dans ce podcast, mais finalement tout est possible ! Rire. Bon, il est temps d’aborder la dernière question ! Comme d’habitude ! Est-ce que tu réussis à vivre de ton travail Abel ?

A.T. : Alors au départ ça a pas été facile, ça l’est toujours pas d’ailleurs, mais effectivement le fait de se poser cette question ça met aussi en rapport le terme de production et de productivité. Comme mon travail était jusqu’à présent centré sur la peinture il me demandait beaucoup de temps, un temps autant psychologique que physique. Cette productivité m’a amené à réfléchir sur comment je pourrais produire de manière plus régulière, parce qu’il y a vraiment une réelle irrégularité dans mon travail, dans le sens où peindre ce type de peintures prend beaucoup de temps parce qu’elle est couche sur couche, faut attendre que ça sèche, il y énormément de choses qui entrent en jeu ce qui fait que tu ne peux pas faire autrement que de prendre le temps de le faire. Pour revenir à ça justement, oui ça prend en compte cette norme de productivité parce que le fait de produire des toiles par exemple de manière irrégulière ça impacte forcément sur la vente et sur le fait de pouvoir en vivre parce que encore une fois ça prend énormément de temps. Du coup j’apprends au fur et à mesure à travailler autrement et à être sur plusieurs toiles en même temps. j’essaie de mettre en place des stratégies pour pouvoir mettre en place cette notion de productivité. En même temps je m’attache aussi à cette notion de temps…

C. B. : Parce que le temps est nécessaire au doute aussi.

A.T. : Oui exactement. Ca me permet de comprendre ce que je suis en train de faire. Le rapport au temps est important dans ce processus de création, en tout cas pour moi. Aujourd’hui, le fait de faire partie d’une galerie on va dire que ça allège concrètement le fait de ne pas savoir comment on vit même si c’est pas toujours évident. J’espère en tout cas au fur et à mesure, que j’apprendrai à être moins dépendant de cette technique et puis de pouvoir en vivre à un moment donné. C’est pas évident d’en vivre concrètement.

C.B. : Je te souhaite en tout cas que ça arrive, parce que tu as un super travail qui mérite d’être vu et revu et reconnu. C’était le huitième épisode de PRÉSENT.E. Merci de l’avoir écouté et merci Abel d’avoir accepté d’y participer. Comme toujours je remercie également David Walters pour le générique. Pour le prochain épisode de PRÉSENT.E j’accueillerai Laura Gozlan avec qui on discutera de transhumanisme, de vieille femme et surement de sorcières aussi. Mais d’ici là prenez soin de vous et je vous embrasse.

Un immense merci à Cosima Dellac pour retranscription de cet épisode de PRÉSENT.E

Publié par Camille Bardin

Critique d'art indépendante, membre de Jeunes Critiques d'Art.

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